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L'Oeil électrique #8 | Société / Martine Mauléon

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Par Stéphane Corcoral.
Photos : David Balicki.

Voilà quelques années que Martine Mauléon a fait irruption sur nos écrans pour faire bouger notre manière d'envisager le travail, l'entreprise, la vie... Dans sa rubrique sur Canal +, elle nous a aussi bien fait découvrir des formes d'entreprises méconnues (les sociétés coopératives de type SCOP par exemple) que des placements financiers éthiques et intelligents, ou une entreprise à reprendre dans un petit bled de campagne. Depuis, fin 97, elle a créé Demain !, une chaîne dédiée à l'emploi, à la formation, à l'initiative, et à toutes les actions qui vont dans le sens d'un développement durable. Bref, Martine Mauléon propose des exemples concrets qui nous démontrent au quotidien la possibilité de multiplier l'initiative par la solidarité.

Comment en êtes-vous arrivée à aborder les questions d'emploi et de mode de vie à la télévision ?
Oh, là là... c'est un peu compliqué, vous savez... ça risque d'être long.

Ce que je veux dire, c'est qu'on se demande un peu comment vous avez atterri là, vu les préoccupations qui semblent être les vôtres.
Oui. En fait c'est un peu ça. Je suis rentrée par hasard dans le monde des médias. Tout à fait au début (je vous parle de ça, il y a 15 ans), j'avais monté un centre de formation pour les gens qui avaient envie de vivre en milieu rural. A l'époque ça n'existait pas du tout... l'idée, c'était de suivre les projets des gens plutôt que de vouloir les forcer à rentrer dans des choses spécifiques qui existent à l'avance. A ce moment-là, c'était assez alternatif et on trouvait les formateurs au fur et à mesure selon les besoins des gens. Mais tout ça ne nourrissait pas vraiment son homme, ni ses femmes, ni les gens qui s'occupaient de ça... Ceci dit, les projets que pouvaient présenter les gens étaient assez innovants pour que certains médias branchés s'y intéressent (et à cette époque là, un média branché, c'était Jacques Pradel avec Adrénaline,... je sais que c'est difficile à croire, mais à l'époque c'était pointu). Un jour, assez par hasard, j'avais plus du tout d'argent, je cherchais un boulot, et je me trouvais à Paris... il était en train de monter une nouvelle émission et il m'a branchée en me disant : "Toi, t'as des réseaux, tu connais plein de gens... est-ce que tu peux venir ?" Moi, je pensais rester trois mois, et je me suis rendu compte que par le biais des médias, on arrivait à faire passer des trucs que localement, on n'arrivait pas du tout à faire passer. Et donc, j'ai trouvé que pour quelqu'un qui avait envie de militer, c'était génial. Et comme de mon côté je m'intéressais aux rapports Sud-Nord, je faisais aussi des stages de formation à l'agriculture biologique dans le Sahel. Du coup, j'ai eu envie de faire des images, je voulais faire des reportages, et je suis rentrée à Antenne 2, là aussi assez par hasard. Le seul petit problème au bout d'un temps, c'est que les infos pratiques, ça n'avait pas l'air d'intéresser trop de monde à Antenne 2. En fait je me sentais pas vraiment bien dans ce moule là.

D'ailleurs, on a toujours un peu cette impression... la télévision n'a pas vraiment l'air d'être une fin en soi pour vous.
C'est assez ça... J'suis un peu à l'ouest. Mais en même temps, je me suis toujours dit que ce que je fais là, c'est un peu un tremplin pour ceux qui bossent comme des fous sur le terrain, et que je m'en fais un peu le relais. C'est peut-être beaucoup de fatuité, mais je me disais que j'étais vachement utile là où j'étais. Et puis, il y a onze ans, encore par hasard, on m'a proposé de venir à Canal +. Alors, ça peut paraître bizarre, parce que c'est une chaîne parisio-parisienne. Mais justement, ils m'ont demandé de venir pour faire tout ce que j'étais, c'est-à-dire pas parisienne du tout. Je leur parlais de choses différentes, ça avait l'air de les convaincre, et ils m'ont donné des moyens que je n'avais nulle part ailleurs. Ils m'ont juste dit de monter mon truc, et voilà.

Ils recherchaient une certaine image ?
Je crois pas. C'est simplement que je leur disais qu'il fallait s'occuper des téléspectateurs une fois qu'ils ont éteint la télé, qu'il fallait leur apporter des services, etc. Et ça, c'était tout à fait dans la pensée d'Alain de Greef, qui était complètement là-dedans. Et ensuite j'ai grandi avec la chaîne qui était heureusement toute petite au moment où j'y suis entrée, et ça s'est fait comme ça. Et au fur et à mesure, ça m'a permis de créer un truc à part à l'intérieur, avec la chaîne qu'on a montée sur le câble et le satellite (Demain !).

Et quel cheminement vous a amené à créer une chaîne ? Parce que c'est quand même quelque chose d'assez lourd à gérer j'imagine...
Ben, à force de voir toutes les initiatives et les possibilités qu'il y a, au bout d'un moment, on assiste à un gâchis assez conséquent. Canal n'est quand même pas une chaîne qui a la vocation d'être une chaîne de service, même s'ils me donnent un créneau avec beaucoup de moyens. Et du coup, avec l'avènement du numérique, ç'a été possible de faire quelque chose de plus conséquent. Parce que sur ce genre de support, même si l'impact est moins important que sur la télé normale, on peut faire plus intéressant avec 150 fois moins de fric. Alors bien sûr, c'est plus limité au niveau des gens qui y ont accès, mais on tente de dépasser ça, et on essaie de l'installer dans plein de lieux publics par exemple. Maintenant, je crois qu'on est présent dans trois cent lieux publics.

Est-ce que certaines ANPE font cette démarche ?
Dans le Limousin par exemple, on est dans les ANPE. Et là, on va partir s'installer dans la région PACA, en Aquitaine aussi... on essaie de constituer un réseau progressivement, que ça se développe.

ça a l'air d'être important pour vous, cette idée de réseau...
Oui, parce que tout devient trop vite une espèce de grosse usine à gaz. Et les structures trop lourdes, ça tue. Le petit, c'est plus efficace.

L'ambiguïté de ça, c'est que quand on est petit, on veut faire avancer ses idées, donc se développer... devenir gros.
C'est pour ça que c'est important ce truc de réseau : plein de petites structures dans les régions reliées entre elles. ça reste toujours petit. C'est une manière de grossir en restant tout petit. Et comme ça, les gens sont autonomes là où ils sont. Les équipes font tout le travail sur place, elles produisent et elles envoient les reportages terminés, montés, etc. J'ai pas envie que la chaîne grossisse à Paris au détriment des régions.

Vous parliez du Limousin... vous y avez une implication particulière ?
Le but général, c'est d'essayer de montrer les choses intelligentes qui se passent un peu partout et de donner des

outils aux gens pour qu'ils prennent contact. Le but c'est surtout pas de faire de la télé. C'est plutôt de créer un outil de lien : que les gens utilisent la télé pour en faire quelque chose pour eux. Déjà, en soi, c'est pas tout à fait le concept télé. Et donc, pour nous, les besoins des téléspectateurs, c'est de connaître des expériences utiles, s'inspirer des initiatives des autres, etc. On faisait ça au niveau national, mais le faire à l'échelle d'une région, avec les outils de la région, c'est formidable. Et la région Limousin, c'est un terrain d'expérimentation extraordinaire. Parce qu'ils ont une politique d'accueil et d'accompagnement pour tous les gens qui ont envie de créer des trucs, qu'ils soient riches ou qu'ils aient pas un centime. Alors nous, on fait des émissions sur les potentialités et on invite les gens à venir s'ils recherchent des choses particulières. Et au final, c'est des réussites au quotidien : des gens qui font des trucs, qui viennent s'installer, qui montent des pépinières d'entreprises, qui ont des locaux gratos... là, on est en train de faire un concours pour que ça soit des gens encore plus jeunes qui viennent. Et la région est prête à filer 100 000 balles, des locaux et un accompagnement permanent à 20 jeunes créateurs d'entreprise. C'est du concret. Et nous on ne fait que faire du lien au milieu.

C'est tout de même un rôle essentiel...
Oui, bien sûr, c'est un élément important. Mais ce qui est vraiment intéressant, c'est le partenariat avec tous les acteurs. Nous c'est bien joli, mais il faut que les autres soient là et qu'ils aient envie de se bouger.

Une autre chose originale, c'est le financement de la chaîne...
Oui. ça vient principalement de l'Europe, et des régions. Un tiers du groupe, un tiers de l'Europe et un tiers des régions.

Pas de pub ?
Non. Pas du tout.

C'est un choix, une obligation ?
Si vous voulez, j'ai le droit de mettre de la pub. Mais j'ai pas envie de mettre des pubs pour Mac Do ou pour des bagnoles. Je suis pas hostile à la pub a priori, seulement, quand je dis à la régie publicitaire que je veux uniquement des trucs éthiques, mais que je suis prête à proposer les spots pour pas cher du tout, à des gens différents, ils me disent qu'ils savent pas faire ça. Mais on peut pas se battre pour des idées et fourguer n'importe quoi à côté. Si on a des idées, il faut les appliquer dans ses actes. Moi, je vais pas parler de micro-entreprise et de développement durable entre deux spots de pub pour Disneyworld. Mais ce que j'aimerais arriver à faire au niveau de la pub, c'est proposer des trucs pas cher du tout pour des gens qui sont dans une économie intelligente. Inventer une nouvelle pub en fait, où on s'engage.

Depuis le temps que vous vous intéressez à tout ça, est-ce que vous constatez des évolutions ?
C'est difficile. Je vois énormément d'initiatives intéressantes, de tentatives de réseaux, mais c'est difficile en France. On est dans une espèce de dualité où c'est soit tout Etat, soit tout libéral. J'aimerais bien qu'il y ait une autre voie, mais quand on dit qu'il faudrait faire avancer les lois et libérer l'initiative, y'a les autres cons qui disent la même chose. Seulement, eux, ils ont oublié que l'important c'est l'Homme, pas la Bourse ! Moi, je suis libérale : je suis pour le fait qu'on laisse les gens avoir des initiatives, de tester de nouvelles organisations... c'est libéral ça. Mais c'est toute l'ambiguïté. Le problème, c'est que d'un côté, il y a ceux qui rigidifient tout et qui font de la circulaire en permanence en bloquant des gens qui essayent, et de l'autre côté, il y a ceux qui pensent Capital, mais pas partage, ou bien-être collectif. Mais on sent bien qu'au milieu de ça, il y a beaucoup de gens qui cherchent autre chose. Ce qui est intéressant, c'est que ces gens, je les trouve pas forcément dans les grands mouvements, chez les contestataires. C'est plutôt des gens qui ont été au chômage, ou chef de rayon dans une grande surface et qui ont envie de changer de mode de vie. ça, par contre, c'est quelque chose qui est de plus en plus présent. Alors c'est sûr que les choses ne vont pas aussi vite qu'on voudrait, et tout ne sera pas réglé dans notre vie, mais il y a déjà des choses formidables. Y'a vingt ans, quand on parlait d'environnement, on était vraiment taré ; maintenant, on parle de développement durable, et on arrive à faire passer ce genre de message à plein de gens. Le problème, c'est qu'il y a encore trop ce truc Gauche/Droite classique qui m'étouffe.

Et quand vous voyez tous les " mariages " de multinationales, qui deviennent de plus en plus énormes depuis quelques années, est-ce qu'il reste une place pour les petites initiatives ?
C'est pas qu'il reste de la place. C'est que c'est la seule solution. Pour des emplois intéressants, l'aménagement du territoire, la qualité, la seule solution, c'est les petites entreprises. Les très petites entreprises. Le reste, quand je vois ça, j'ai l'impression de regarder la fin des dinosaures. Mais c'est pas ça qui régit le monde. Ce qui fait que les gens continuent à se lever et à rêver, c'est pas ça. On nous fait croire que si on rentre pas dans ce genre de choses, ça peut pas aller, mais c'est n'importe quoi. On nous bourre le mou avec une crise qui n'existe pas...

C'est-à-dire ?
C'est-à-dire qu'on n'a jamais été aussi riche. La crise, c'est une crise de valeurs, de pouvoir, de politique. Que ce soit au niveau du pays ou au niveau de l'Europe, on n'a jamais été aussi riche. Mais la crise, c'est un bon moyen de nous faire baisser la tête et de nous faire accepter de la merde.

Un bon moyen pour exploiter les gens ?
Penser ça, ça serait déjà dire qu'il y a une sorte de Big Brother qui contrôle tout. Et je suis même pas sûre de ça. Ce qu'il y a, c'est une sorte d'impasse évidente, et devant cette impasse, tous les gens qui ont une bribe de pouvoir se mettent à dire : "Mais vous vous rendez pas compte, c'est la crise mondiale, la mondialisation, etc." C'est du bourre-mou total ! Seulement, il faudrait qu'ils remettent en question tout leur système de valeurs.

Vous pensez qu'il y a une solution politique ?
Pas une, non, plusieurs. Et puis c'est aussi un problème culturel. On sort quand même d'une époque où à la suite de la guerre, on nous a balancé : "Il faut nourrir la France, les grosses entreprises, donc le capital, les restructurations, etc." Mais on a oublié en route pourquoi on fait ça. On a été obsédé par l'acquisition de frigos pendant deux générations. Bon, on va pas en avoir quatre par personne maintenant. Il faudrait quand même relativiser nos besoins.