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L'Oeil électrique #4 | Nouvelle / Le matin, en embrassant une chatte morte

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NOUVELLE / LE MATIN, EN EMBRASSANT UNE CHATTE MORTE

Par Laurent Fétis.
Illustrations : Jean-François Solmon.

Aube
Pourquoi faut-il que les nuits les plus éclatantes se terminent toujours sur un butoir amer, au fond d'un caniveau sordide ? Telle fut la première pensée de la forme juvénile qui venait de pousser la porte de sortie du club. Elle avait à peine 12 ans et ses vêtements n'étaient plus que des lambeaux souillés masquant avec peine les bleus, brûlures de cigarettes et autres traces de morsures qui balisaient la peau blanche et élastique. La forme avait des cheveux blonds, mi-longs, emmêlés et collés entre eux par des plaques de semence séchée. Il ou elle, se gratta la fesse droite, laissant tomber sur le sol une croûte de sang coagulé.
Il n'était pas pieds nus mais avançait difficilement, juché sur des talons aiguilles trop longs, dont les pointes se terminaient par des clous étincelants. Elle dut lever un bras devant son regard bleu pour ne pas être foudroyée par la lumière rose du matin. Par l'ouverture de la porte d'acier, il entendait encore quelques notes de musique : un son lourd qui vous aspirait les tympans et vous faisait vibrer là, en dedans, bien au fond.
Sa bouche s'ouvrit brusquement, forcée de l'intérieur cette fois, par un simple bâillement. Le rouge s'écaillait autour de ses lèvres et on n'aurait pas su dire si le maquillage avait été appliqué avant l'orgie ou si c'était les bouches des autres participantes et participants qui avaient ainsi imprimé leur marque. Elle marcha jusqu'au bout de la rue, le bras toujours posé sur ses yeux tel un bandeau. Il tanguait légèrement à cause des chaussures. Ses jambes, fines et assez hautes passèrent devant un clochard enroulé dans des cartons. L'homme ouvrit à peine ses paupières tannées pour suivre la course fragile des membres inférieurs de celui ou de celle qui marchait, aveugle, dans la ruelle.
Le clochard fut traversé par l'idée un peu folle de tendre une de ses mains tavelées pour effleurer, juste une caresse, l'un de ces genoux nus, mais il n'en fit rien. Il grogna et se retourna pour écraser sa figure hirsute contre les briques rouges qui ruisselaient d'humidité.
Elle quitta le clochard et la ruelle et se risqua à baisser son bras cassé au niveau du coude de quelques centimètres pour s'imprégner lentement des lueurs agressives de la brume et d'un soleil blanc de nuage. Devant lui, défilaient quatre colonnes d'automobiles. Les Klaxons grinçaient, les doigts se dressaient, tendus, les freins patinaient et les moteurs crachaient de la fumée.
Il laissa retomber son bras pour le serrer contre sa poitrine transpercée par le froid. Ses mamelons, petites boules roses, qui avaient porté des pinces d'argent quelques heures auparavant, durcirent et il se mit à frissonner. Pas comme tout à l'heure, dans la boîte. Elle n'était pas en train de chevaucher des vagues successives de frissons violents et brûlants mais tout bonnement en train de geler. Sa peau était hérissée et quelques conducteurs un peu plus rêveurs que les autres le dévisagèrent avant de laisser descendre leurs yeux fatigués vers son entrejambe. Malheureusement, un triangle de tissu déchiré dissimulait la preuve déterminante. Les conducteurs apercevaient juste quelques poils pubiens blonds et cela suffisait à les troubler, qu'ils fussent des hommes un peu déplumés portant de grosses lunettes ou des femmes blondes factices et frisées dont le contour des yeux était cerné de Rimmel. Oui, l'enfant tombé de l'orgie excitait la libido des citadins et faisait décoller leurs fantasmes.
L'un deux, un homme assez grand, enfoncé dans un jean noir et dans un blouson de toile, au volant d'une compacte japonaise aux flancs emboutis et rouillés, la détailla un peu plus que les autres. Il s'agissait d'un éducateur spécialisé dont le nom n'a aucune espèce d'importance puisqu'il n'eut pas le temps de quitter la file et d'aller recueillir la Fleur Éclatée. Il se contenta de lâcher un juron et oublia vite la vision, les yeux perforés par les feux de stop de la voiture qui le précédait. L'éducateur freina au dernier moment et se fendit d'une nouvelle interjection.
Fleur Éclatée, appelons le comme ça, longea le trottoir en claquant des dents. Ce faisant, une douleur sourde lui prit la mâchoire inférieure. Il ou elle avait une dent gâtée, une molaire exactement située dans le quadrant gauche. Il y glissa l'index et promena l'ongle contre sa gencive qui saignait avant de gratter le point sensible. Ce point de douleur l'énervait.
Ses pas trébuchants le menèrent de l'autre côté du bloc. Elle bâilla à nouveau, écartant les bras au maximum, dévoilant quelques morceaux de sa nudité aux passants qui ne daignaient même pas relever le groin pour capter ces éclairs de beauté blanche marquée par le rouge de la nuit.
Elle glissa ainsi, fantôme impubère, jusqu'à un petit quartier chaotique qui dévalait une pente raide. Le tramway le fit sursauter lorsque retentit la cloche. Un rire aigrelet, très aigu, mais pas forcément féminin, fit écho à l'avertisseur sonore.
Fleur Éclatée, surnom chargé de relents orientaux, sautilla jusqu'à rejoindre le trottoir. Il marchait lentement. La lassitude collait ses pieds au sol. Elle passa devant une ruelle sordide au fond de laquelle trois jeunes hommes appartenant à un gang de voyous jouaient à compter les cicatrices de la nuit encore fraîche. Le plus vicelard des trois aperçut la forme blanche et tapa du coude dans son plus proche compagnon.

Petit matin
Ce dernier répondit en talochant Vicelard. Les deux autres étaient fatigués. Toute la nuit n'avait été qu'une enfilade de boîtes de bière, de filles argentées caressées vite fait dans des carcasses de voitures, de musiques réduites à une expression brutale et de couteaux agrippés au hasard. Alors quant à se secouer une nouvelle fois pour prolonger un frisson diurne ! Vicelard les repoussa, remit son bandana en place, caressa le cercle tatoué sur sa joue blême et se rua à la poursuite du bourgeon du pavé.
Elle avançait de plus en plus doucement, les yeux roulants, les bras raides, de chaque côté de ses côtes douloureuses. On l'avait écrasé sévèrement durant les dernières heures. Un grand chien jaune à l'haleine de punaise avait été particulièrement violent. Pressant comme un mal séculaire. À moins qu'il n'ait rêvé l'immense corps canin... Délire lié à l'alcool, à la drogue et à l'abus de l'excès. Vicelard lui attrapa le poignet sous un grand tilleul. Elle réagit à peine, avançant toujours.
Décontenancé, Vicelard lui crocha l'entrecuisse pour farfouiller sous les haillons. Fleur Éclatée s'arrêta. Les caresses brutales lui semblaient aussi innocentes que la langue d'un vent tiédasse. Elle se sentait déconnectée. Son corps, plaie verticale, était incapable de ressentir les cinq doigts de Vicelard. Elle se laissa donc faire, adossée contre l'écorce rugueuse.
Vicelard, dont le trouble ne cessait d'augmenter à mesure qu'il explorait les zones de sa proie, se mit bientôt à trembler. N'avait-il pas senti comme un petit pénis, se ballottant entre deux plis. Et les seins, fille ou garçon ? Éphèbe, petite salope ou monstre alternatif.
C'est alors que la femme sortit de son bungalow, un balai à la main. La trentaine replète, le visage rond. Une rousse frisée portant une paire de lunettes aux verres épais ainsi qu'une robe mauve. Ses genoux gras, ses chevilles rondes, ses mules marron, tricotèrent sur le vert agressif de la pelouse. Armée et décidée, elle marcha sur Vicelard, qui s'arracha de sa proie.
Incrédule, il reluqua la rouquine et décida, sur un coup de tête, de se retirer en courant. Il se précipita vers sa ruelle de prédilection et retrouva le reste du gang, toujours occupé à se triturer les points de suture.
La femme rousse s'avança vers l'être blanc qui était en train de se laisser glisser sur le trottoir. La femme lâcha son balai et récupéra la Fleur Éclatée avant de la ramener dans sa maison. Du bout d'une mule, elle ouvrit sa porte grillagée et le déposa sur un grand canapé. Puis, la femme alla faire chauffer un peu d'eau sur une plaque électrique.

Matin
Lorsque l'eau se mit à frémir, la Fleur Éclatée quitta son hébétude. La femme rousse ôta la casserole et répartit l'eau dans deux grandes tasses blanches avant d'y plonger un sachet de thé. Darjeeling. Elle revint dans le salon, les tasses en équilibre sur un plateau. Le gamin, ou la gamine, s'était redressé(e) sur un coude. Paisible et néanmoins provocante. La femme rousse posa le plateau sur une table basse et demanda à l'être :
- Du sucre ? Du lait ?
- Les deux, s'il vous plaît.
Sa voix était à l'avenant de son corps, subtil mélange de sonorités rauques et perçantes. Petite fille ou garçon en pleine mue. La femme rousse ajouta un nuage de lait puis deux cuillères de sucre dans une tasse et la tendit à Fleur Éclatée qui la remercia d'un sourire enjôleur.
- Vous allez bien ?
Demanda la femme rousse avant d'avaler piteusement une gorgée bouillante. Fleur Éclatée rit de bon cœur. À la fois candide et pervers. Senteur et trace, imprimée en rouge sang, de l'enfance.
- Oui. Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Ce... jeune homme dans la rue, semblait vous importuner.
Fleur Éclatée vida la tasse d'un trait et répondit en soufflant une langue de vapeur :
- Ho ! Lui ? Rien d'important. Je l'ai à peine senti.
- Pourtant, il vous a agressé.
La femme se mit à rougir.
- Non. Ce n'était rien.
- Vous voulez appeler ? Vous pouvez vous servir de mon téléphone vous savez.
- Appeler qui ? Et pour lui dire quoi ?
- Vos parents.
Le rire de l'être la surprit et elle se sentit un peu plus honteuse, plus indiscrète.
- Vos amis.
Le rire se fit plus intense et la femme rousse resta, interdite, à regarder son visage banal dans le fond de sa tasse. Fleur Éclatée, prenant conscience de la gêne de son hôtesse se leva et lui posa une main sur l'épaule.
- Désolé, je ne voulais pas vous blesser.
La femme ne répliqua pas. Elle pensait à sa situation. Trente-deux ans. Une petite fille, en pension chez sa mère, très loin d'ici. Un mari disparu après trois ans de vie commune et depuis, une sorte de désert tendu. Des sorties ratées, la graisse qui s'enroulait progressivement autour de sa carcasse, les teintures, les jobs de plus en plus sales, le logement qui se rétrécissait, les amis qui fondaient dans la mémoire. Solitude terne, semblable à un carré de lino sous un coin de moquette décollé.
Fleur Éclatée prit la tasse de la femme rousse et se rendit dans la cuisine pour la nettoyer. La femme rousse ne bougea pas, assise, à respirer les odeurs fortes que l'être traînait dans son sillage. Senteurs de nuit, parfum orgiaque, toutes les nuances du sexe.
L'être revint dans le salon et avant de partir, dit à la femme rousse.
- Merci pour le thé.