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L'Oeil électrique #10 | Cinéma / Anna Thomson

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Par David Balicki.
Photos : David Balicki.

Sue
C'est en rencontrant l'actrice américaine Anna Thomson au cours d'un casting pour un film qui ne verra finalement pas le jour qu'Amos Kollek, réalisateur israélien installé à New York, décide de mettre en scène Sue (qui chez nous s'est bizarrement perdue dans Manhattan). Jusque là cantonnée dans des rôles mineurs dans de nombreux films, parmi lesquels La porte du paradis, Bird ou Impitoyable, Anna Thomson trouve en Sue un personnage d'exception à sa mesure.

Fiona
Avec Fiona, seconde association entre Amos Kollek et Anna Thomson, le cinéaste va plus loin dans sa recherche. Il s'intéresse à un personnage de femme, abandonnée peu après sa naissance, devenue prostituée dans les bas-fonds new-yorkais. Kollek explore les marges comme ont pu le faire avant lui les photographes Larry Clark avec son livre Tulsa ou Nan Goldin avec Ballad of sexual dependency. Kollek choisit en effet de mêler à la fiction des scènes documentaires tournées à l'arrachée dans un squat et de nombreux personnages du film sont des acteurs non professionnels (prostituées, junkies…) jouant leur vie devant sa caméra. L'alchimie entre les différentes parties du film (divisé en sortes de tableaux) fonctionne grâce à l'aisance avec laquelle Anna Thomson circule entre le documentaire et la fiction. Plus encore que dans Sue, le corps est un élément central du film ; il est un moyen de survie pour Fiona en même temps qu'il est pour ces femmes une manière de communiquer avec l'autre dans l'univers sordide de la prostitution. Ainsi la scène d'amour entre Fiona et sa mère Anita ; les corps sont montrés tels quels, parfois beaux, souvent fatigués et meurtris.

Anna
Au mois de novembre dernier, Anna Thomson vient présenter Fiona à Paris où elle est également l'invitée d'honneur des Rencontres Internationales de Cinéma. Ce qui frappe lorsqu'on l'aperçoit, c'est peut-être sa silhouette fragile, la maigreur de ses bras et de ses jambes, la blancheur de sa peau. Vêtue d'une robe fine et claire, elle paraît tout droit sorti d'un tableau préraphaélite, à moins qu'elle ne s'apparente plutôt, comme il a été écrit quelque part, à "une icône glamour et trash". Ce n'est qu'ensuite que l'on se passionne pour son visage qui, suivant l'angle selon lequel on le regarde, apparaît extrêmement différent. Plus tard lors d'une séance de photographies, elle parle de cet accident de la route qui, dans l'enfance, lui endommage la partie droite du visage. Propos qui confirment ce que l'on pressentait déjà, à savoir que ce physique étonnant traduit, plus que chez aucune autre actrice actuelle, les marques d'une vie cabossée.

Orpheline, elle pense être née dans l'état de New York mais n'est sûre de rien. A deux ans, elle commence à travailler comme mannequin et grandit entre New York et Paris où elle suit son père qui travaille dans la mode. Vers quatorze ans, alors qu'elle est costumière, elle va

faire une livraison dans un théâtre où on lui propose de passer une audition ; elle obtient finalement un rôle : "Je ne sais pas pourquoi, les autres étaient sans doute pire que moi." L'expérience s'avère intéressante puisqu'elle rencontre l'acteur Christopher Walken : "Je n'avais jamais pris de cours de théâtre et il m'a beaucoup aidé, fait répéter. Il était très gentil et très drôle." Elle trouve un agent, joue pour la télévision jusqu'à ce casting providentiel pour La porte du paradis (1980) de Michael Cimino, où elle décroche un rôle de prostituée. Interrogée sur son désir de cinéma à cette période, elle avoue "Le cinéma je n'y pensais pas. J'ai tout raté, j'ai échoué à l'école, je n'ai pas eu d'ami et si l'on a ce sentiment d'échec, on ne peut pas imaginer réussir dans un métier aussi difficile." S'ensuit une filmographie longue d'une trentaine de films jusqu'à ce qu'en 1997, Kollek lui fasse confiance pour Sue. C'est son premier grand rôle et lorsque l'on demande à Anna Thomson si ces années de travail dans l'ombre ont été difficiles, elle répond simplement qu'elle était "a working actor, pas une vedette mais quelqu'un qui travaille régulièrement" et évoque les quatre-vingt pièces de théâtre dans lesquelles elle a joué.

Le succès de sa performance dans le film de Kollek survient quelques années après la mort de son mari et la tristesse de Sue dans le film est sans doute aussi celle d'Anna Thomson. Impression confirmée lorsqu'on lui demande si le personnage est une invention : "Non pas du tout. C'est la perception d'Amos et il n'est pas tombé très loin ; je ne sais toujours pas comment il a été capable de voir tout cela en moi." Elle ajoute cependant que ce ne sont pas les faits qui la rapprochent de Sue mais plutôt sa façon de percevoir le monde. Comme Sue, Anna Thomson surprend par sa gentillesse, trait de caractère fondamental du personnage. Elle trouve d'ailleurs qu'aujourd'hui "dans le cinéma américain, la gentillesse, la tendresse, ce n'est pas quelque chose que l'on met beaucoup en valeur. Sue essaie de ne blesser personne." Quant à son travail d'actrice sur les films de Kollek, elle reste discrète, assurant qu'elle joue plutôt à l'instinct, par tâtonnements successifs, essayant de suivre le mieux possible les directions du metteur en scène ; tout cela en très peu de prises de façon à traquer "l'accident, le moment vrai, bizarre."

Si pour Anna Thomson , Sue est "cassée par la vie" et "dès les premières images du film son destin semble clairement dessiné, […] Fiona, au contraire, n'a pas une vie sinistre parce que c'est quelqu'un qui se bat." (on repense alors aux frères Dardenne déclarant récemment que Rosetta n'est pas une œuvre pessimiste parce qu'elle montre un personnage qui ne s'est pas résigné). Et puisqu'Amos Kollek laisse le spectateur libre d'imaginer la fin de son film, elle veut croire à un "happy ending : Fiona gets the guy, she gets the money, she goes to California." Pour l'heure, Anna Thomson ne sait pas trop si elle se sent plus proche de Sue ou de Fiona mais s'avoue "incroyablement fatiguée par la vie."