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L'Oeil électrique #15 | Société / L’eau en Palestine

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Par Antonin Serpereau.
Photos : Antonin Serpereau.

Ras-le-bol du train-train quotidien promis par notre formation de journaliste. Dès que nous avons pu réunir les fonds nécessaires, nous sommes partis, Michel et moi. Direction : Israël. Deux mois de voyage devant nous.
Première étape, le Caire, pour assister à un congrès international sur "La sécurité des eaux arabes". Une pantalonnade de premier ordre. On quitte la crasse étouffante de cette fin février pour l'air climatisé du salon de réception d'un grand hôtel. On ne remerciera jamais assez le Centre d'études euro-arabe pour nous ouvrir les yeux sur cette réalité : les mondanités du monde politique.
Exit Le Caire, un peu écœurés. Direction Rafah, point de passage en Israël. Treize heures de road-movie à 90 à l'heure. Les militaires nous ouvrent la voie depuis notre départ. Ils dorment dans leur 4x4 poussiéreux malgré les cahots de la route. Quelques rares chameaux sacrifient à nos désirs d'exotisme. Premier décalage à Rafah : on s'habituait au sable et à la poussière. Sur quelques mètres, on passe de murs décrépits au blanc impersonnel des salles occidentales. Du sable au gazon. Dix mètres pour passer du minéral au végétal. On comprend tout de suite où est l'organisation et l'argent.
Deux heures ensommeillées plus tard, nous sommes à Jérusalem. Nous avons quitté Le Caire dans ce qui ressemble à un joli printemps, nous arrivons dans une ville sainte frigorifiée. Nous avions oublié qu'ici comme en France, c'est l'hiver. Nous qui pensions au soleil depuis notre départ. A peine un coup d'œil aux remparts de la vieille ville, et nous faisons un saut de puce (de 40 km tout de même) jusqu'à Hébron...

Procédure sous domination israélienne
Il fait froid, il pleut des trombes d'eau. Beau début pour un reportage lié au manque d'eau dans cette région. Cela fait deux jours que nous avons froid, d'ailleurs. Les maisons palestiniennes sont (très) mal chauffées, même à 1.000 mètres d'altitude. Notre premier rendez-vous intéressant est à Bir Zeit. Raymond Veynécker, Hollandais, s'occupe de la mise en place d'un doctorat d'hydrologie à l'Université. Son projet : créer une dynamique intellectuelle autour du problème vital de cette Palestine encore virtuelle, l'eau. "Les Palestiniens auront les moyens de s'en sortir. Mais il y a un gros problème d'éducation. Les paysans refusent d'irriguer avec des eaux usées retraitées. Ils pensent que c'est nocif. En attendant, ils gâchent de l'eau potable." De "l'autre côté", l'agriculture israélienne fonctionne majoritairement avec de l'eau retraitée.
Dimanche 5 mars. Nous avons rendez-vous avec M. Tamimi, directeur du Palestinian Hydrology Group. Le parcours du combattant commence : nous cherchons la bonne maison. Les adresses palestiniennes, nous commençons à nous en rendre compte, sont un rien moins "carrées" que ce à quoi nous sommes habitués. "Après le check point en direction de Ramallah, c'est la première rue à droite, la maison après l'école." Et comme d'habitude, on se perd. Il faut trouver quelqu'un qui parle anglais pour nous renseigner. Qui lui même va chercher quelqu'un qui connaît l'endroit, et ainsi de suite. On se retrouve facilement au centre d'un groupe d'une petite dizaine de personnes, généralement pas d'accord entre elles. Un quart d'heure plus tard, nous sommes dans le bureau de M. Tamimi. "Avant tout, il faut que je vous rappelle que toute l'eau d'Israël, y compris celle de la Cisjordanie, est nationalisée par ordre militaire depuis 1967." Sur ce préalable, M. Tamimi explique la situation. Le fait que les Palestiniens n'ont pas assez d'eau pour penser à un développement économique, quand ils en ont assez pour vivre décemment. "L'agriculture représente 25 % de l'économie palestinienne, le quart des emplois et le quart du PIB. Pour Israël, ce secteur ne représente que 3 % de leur économie, et pompe 70 % de leur consommation d'eau. Israël est le seul pays du Proche-Orient à exporter de l'eau, via des légumes, des fruits, des fleurs. Tout ça, je considère que c'est de l'eau." La guerre des chiffres fait rage. Une guerre de plus. Qui a raison ? Les arguments israéliens, le recyclage notamment, semblent tenir. A condition d'avoir de l'eau. En Israël, pour creuser, rénover ou réhabiliter un puits profond de plus de 55 m, il faut une autorisation. Loi militaire oblige. A 55 m, on ne capte que les eaux de ruissellement, parfois polluées, toujours soumises aux aléas climatiques. Les forages israéliens, pour pomper dans la nappe phréatique qui circule sous la Cisjordanie, plongent de 300 à 800 m. Selon les accords établis depuis le lancement du processus de paix, vers 1993, c'est une commission paritaire qui est censée donner les autorisations. Mais la procédure reste sous domination israélienne. Il faut passer devant quelques 18 commissions israéliennes avant d'obtenir la plus petite autorisation. Toujours selon les accords du processus de paix, 20 % de l'eau de Cisjordanie sont alloués aux Palestiniens. Les 80 restants alimentent les colonies, et le reste d'Israël. "Les accords d'Oslo ont compliqué les choses. Je reste un fervent défenseur de la paix, mais ça ne peut pas aller comme ça. Pour la bande de Gaza par exemple, s'il n'y a pas de frontière commune avec le West Bank (notre Cisjordanie à nous) ça ne marchera pas. Il faut d'abord que le droit des Palestiniens à leur eau soit reconnu. Ensuite seulement une coopération pourra être envisagée." C'est le serpent qui se mord la queue. Il faut obtenir l'inacceptable (pour un israélien s'entend) pour envisager l'avenir.

Prison à ciel ouvert
Mercredi 8 mars. Changement de décor, nous arrivons à Gaza. Sous la pluie ! Ça commence à devenir rageant. Les hôtels sont chers, les gens charmants. La situation invivable. 350 km2, 58 % pour les 1,2 million de Palestiniens, 42 % pour les 5.000 colons israéliens. Près de la moitié du territoire réservé à 0,4 % de la population. Toutes les colonies sont implantées sur les rares sources d'eau potable. Presque partout ailleurs, l'eau de mer remonte dans les poches d'eau potable. Et puis… "J'accuse Israël de nous voler l'eau", appuie Khali Al-Jamal, de la Palestinian Water Authority (PWA) à Gaza. "Ils pompent l'eau au nord de la bande, avant qu'elle ne s'infiltre vers nous, ce qui est le mouvement naturel. Ils pompent l'eau dans les colonies, et l'exportent vers Israël." Nous n'avons jamais eu l'autorisation de pénétrer dans une colonie de la bande de Gaza. Et il est interdit de s'arrêter sur les routes "sécurisées" qui passent à leurs abords. Quand on a le droit d'y passer. Les canalisations sont enterrées le long de ces routes. Beaucoup s'accordent en tous cas à dénoncer ces détournements, ONG locales ou internationales, associations, politiques. Nous rencontrons Adel. Grand, visage en lame de couteau, oreilles légèrement décollées, et sourire radieux. Comme presque tous, il est allé en prison lors de l'Intifada. Certaines estimations portent à 80 % le taux de la population de la bande qui a connu les geôles israéliennes. Adel a 25 ans, et dirige la compagnie d'eau du camp de Jaballa. Pour 25 sheckels par mois, il fournit une heure d'eau par jour par foyer. Cette somme, pourtant modique, même pour le niveau de vie local, tous ne peuvent pas la payer. Près de 60 % de la population est au chômage. Par délicatesse, sans doute, Adel laisse le temps de partir à l'homme qui attendait près du bureau avant de nous confier : "Cet homme, je le connais. Il est venu parce qu'il ne peut pas payer ce mois-ci, et je sais qu'il ne me ment pas. Il me paiera le mois prochain, c'est pas grave." Il nous raconte ensuite que son puits intéresse la PWA, qui voudrait le reprendre. Une double menace, pour son entreprise (c'est tout ce qui fait vivre sa famille), et pour le camp. "Si la PWA gère ce puits, elle va demander 300 sheckels par mois. Les gens qui ne pourront pas payer auront l'eau coupée. Et ils seront nombreux." Exagère-t-il ? Sans doute un peu. Tout le monde exagère quand il y a des journalistes. Retour en Israël. Nous sommes à Tel Aviv. C'est une ville nouvelle, toute en cube de béton, avec de grands hôtels sur la plage, et la Méditerranée devant. La Grande Motte en plus grand.
L'idée que nous sommes spectateurs d'un combat entre cousins rivaux fait doucement son chemin dans nos esprits. Cousins, mais irrémédiablement étrangers, au moins pour l'instant. A chaque fois que nous passons d'un territoire israélien à un territoire palestinien, c'est un dépaysement total sur 15 mètres. D'un côté de la barrière, nous sommes en Occident, de l'autre, en Orient. D'un côté les Juifs, de l'autre les Musulmans. Drôle de tectonique des religions, avec des explosions de temps en temps.

Développement entravé
Lundi 3 avril. Nous sommes de retour en Cisjordanie, et tournons notre attention sur la région d'Hébron. C'est la zone la plus concernée par la pénurie d'eau alors qu'elle est située tout près d'exploitations d'eau, comme Bethléem, à 15 kilomètres d'Hébron. Une situation désertique avec de l'eau sous les pieds. Nous visitons l'hôpital Al-Ahli, de la Patient's Friend Society. Au-dessus de la peinture des deux premiers étages, une ambition : la carcasse en béton de deux étages supplémentaires, vides. Cet hôpital ne fonctionne qu'au tiers de sa capacité, faute d'investissements. "Le cheikh "X" a donné les fonds pour la création de ce nouveau département de chirurgie", nous explique le chargé de communication qui nous sert de guide. "Nous attendons les fonds qu'il avait promis pour l'équiper." Un autre problème plane, on voit son ombre : l'eau, encore et toujours l'eau. "En deux ans de fonctionnement, nous n'avons eu qu'un seul jour sans eau," se félicite Basem. Pauvre consolation. La municipalité d'Hébron, qui est censée alimenter l'hôpital en eau, n'en est pas toujours capable. L'été dernier, la ville est restée 50 jours sans eau. Alors il faut acheter de l'eau ailleurs, sans trop savoir d'où elle vient. "Parfois, elle est polluée, et le vendeur ne nous l'a pas dit. Nous l'analysons, bien sûr, mais c'est une perte d'argent." Le mètre cube est vendu quatre sheckels par la municipalité d'Hébron. Dès qu'il faut s'adresser à une autre source, le mètre cube coûte entre dix et quinze sheckels. Une ruine. Et une incertitude quotidienne. Pour les soins urgents, "nous pouvons envoyer un camion à Tel Aviv, s'il le faut", mais pour le quotidien ? L'hôpital n'a pas toujours les moyens de payer sa propreté. L'association israélienne B'Tselem, qui recense les atteintes aux droits de L'Homme dans les territoires occupés, a recueilli des témoignages de personnes tombées malades à l'hôpital, d'autres qui préféraient retourner chez elles, sans être guéries, pour des raisons sanitaires. Comment soigner correctement dans un hôpital qui n'a plus d'eau pour laver le linge ou les toilettes ? "Et encore, la situation sur Hébron s'améliore". La municipalité a reçu onze licences pour forer de nouveaux puits. Pour l'instant, elle n'a pu en creuser que quatre. Basem nous raconte qu'une autorisation a été donnée pour un puits de 800 m. "300 mètres suffisaient, mais on ne peut pas le creuser. Les Palestiniens ne savent pas creuser des puits aussi profonds, et c'est trop cher." Basem, qui habite dans le coin nous explique qu'il a de l'eau un jour toutes les deux semaines. Il en profite pour remplir les huit réservoirs qu'il a sur le toit, et ses deux citernes. Tout ça pour tenir les quinze prochains jours. "Mais je suis assez riche pour me le permettre", ajoute-t-il. Le lendemain, nous sommes de retour à Hébron. Ces allers-retours avec Jérusalem sont un peu longuets, mais nous ne pouvons pas loger à Hébron. Le directeur du Palestinian Hydrology Group d'Hébron, Ahmad Allan, a un anglais hésitant et une petite voiture blanche. C'est avec les deux qu'il nous emmène pendant quelques heures autour d'Hébron. Premier arrêt à Hijri, près de Doura ; un puits de 8 m de profondeur, une masure construite dessus. C'est un véritable gourbi, aux murs noirs de crasse, un matelas miteux posé dans un coin, à côté d'une petite pompe bleue. Ils ont l'argent pour construire quelque chose de mieux, ils n'en ont pas l'autorisation. Il y a un camp d'entraînement de l'armée à 200 mètres à peine, à travers champ. Ici, on remplit de vieux camions qui ne se souviennent même plus de leurs 150.000 premiers kilomètres. Une fois pleins, les camions partent livrer les villages les plus reculés. Ahmad nous apprend que plus de 40 villages autour d'Hébron n'ont pas accès à un réseau d'eau courante. Soit environ le quart de la population. Prix du camion : entre 250 et 350 sheckels pour

10 mètres cubes. Les prix flambent l'été, et le mètre cube coûte plus cher qu'un kilo de viande. Nous passons ensuite devant une vaste cuve bétonnée, remplie d'une mousse vert sale. C'est un puits public, réservé à l'usage domestique. Quelques kilomètres plus loin, nous arrivons à Rabud. Ce petit village est totalement dépourvu d'eau. A première vue, rien de très neuf par rapport à tout ce que nous avions pu voir. Ici comme partout, des "roof-tanks", réservoirs le plus souvent cylindriques, veillent sur les toits. Mais ici, aucun robinet public, aucun puits, rien. "Avant, à deux kilomètres, il y avait un puits" explique Fouaz, un instituteur. "Nous pouvions y aller avec nos ânes, ou y envoyer des enfants avec des bouteilles. Mais depuis que la colonie s'est construite, nous ne pouvons plus y aller. Et nous nous retrouvons là, sans une goutte d'eau. " L'eau, qu'ils stockent comme ils peuvent dans des réservoirs, croupit : ils sont obligés de la faire bouillir avant d'en consommer, mais cela ne suffit pas toujours. Fouaz affirme qu'il y a des cas de malaria à ajouter à toutes les maladies liées à la mauvaise qualité de l'eau. "Sans compter les eaux polluées" rajoute un homme, "l'eau vient de régions agricoles, et les paysans ne font pas attention. Ils polluent l'eau que nous allons boire." L'avenir ? "Nous n'avons pas de projets, pas d'idées, pas de moyens." Visite suivante, la station de pompage décriée quelques lignes plus haut par Fouaz. Moderne, automatisée, silencieuse. Au contraire de ce qui nous avait été annoncé, la station fournit plus d'eau aux Palestiniens qu'aux Israéliens. Cependant… Pour un peu plus d'un millier de colons, la station fournit 15 m3 par heure. Dans le même temps, elle distribue 20 m3 par heure à 10.000 Palestiniens, et 35 m3 à 20.000 autres. Qui parlait d'inégalité de traitement ? Qui plus est, ces chiffres ne concernent que les localités qui ont accès à un réseau. Rabud, situé à deux kilomètres de la station, ne fait pas partie de celles-là.

Moyen âge
Trois jours plus tard, nous partons pour Yatta. Nous y sommes invités par Jameel Jawod, un policier de Ramallah rencontré dans un taxi collectif. Yatta, c'est un "village" de 50.000 habitants (plus 120.000 têtes de bétail), et une des situations les plus critiques de la région d'Hébron. Le pire du pire, ou peu s'en faut. Dans le taxi qui nous emmène d'Hébron à Yatta, nous sommes l'attraction du jour. Les habitants ne doivent pas voir beaucoup de touristes. La discussion avec Jameel est limitée, nous ne parlons pas arabe et lui presque pas anglais. Première étape, la maison d'un ami. Sur les murs blancs, les yeux de papier de frères aînés tués lors de l'Intifada regardent le visiteur. Dans une vitrine se pavanent les coupes d'un autre frère, plus jeune et footballeur. Une télé enneigée montre en silence des chanteurs. Dans le cadre de la porte passent et repassent les enfants de la maison, curieux. Après une heure passée à manger, sourire bêtement (personne ne parle anglais), nous nous retrouvons dans la rue. Soleil en haut, rue de terre en dessous. Bienvenue à Yatta. La maison d'un oncle, le riche de la famille. "C'est ici que nous nous réunissons pour les fêtes, c'est le plus grand et le plus chic" nous explique Jameel. Il y a deux banquettes, les murs sont décorés d'une frise, du carrelage au sol. En haut de l'escalier, à l'entrée de la salle de réception, trône un lavabo. "En été, il ne peut pas se laver trois jours par semaine. Et encore, il est riche." L'été dernier, il n'a pas eu d'eau courante pendant cinq mois.
Dans la maison de Jameel, les hommes nous attendent. Les femmes aussi, mais on ne voit d'elles que des ombres furtivement pressées. Omar Hamad, un oncle, nous servira de traducteur. Il travaille dans une banque à Ramallah, et vient de passer trois mois aux Etats-Unis pour se perfectionner. Vivant rappel de l'existence outre-Atlantique d'une diaspora qui pèse de plus en plus sur l'échiquier palestinien. Rendez-vous pris pour le lendemain matin auprès de la municipalité pour une interview, tout le monde s'entasse dans un 4x4 flambant neuf. C'est parti pour un tour guidé des doléances de nos hôtes, et en premier lieu des colonies qui émaillent l'ancienne juridiction de Yatta. "Maon farm, Karmel Settelment… On peut appeler ça comme un cancer dans un corps." Sur les plus hautes collines, à chaque fois, une colonie. Les autorités israéliennes perpétuent l'antique tactique des châteaux forts : dominer la plaine pour voir venir l'ennemi. Et lui tirer dessus ? A peine plus tard, sur un chemin près de Maon Farm, la voiture est arrêtée par des militaires Israéliens. En cow-boys patentés, ils freinent brutalement devant le 4x4 de tourisme. Les militaires se sentent un ton au-dessus. Des mesures de sécurité, pourquoi pas ? Maon Farm est en ébullition, les colons extrémistes qui occupaient illégalement le site de cette colonie toute proche, et vouée à la fermeture, ont été expulsés quelques jours plus tôt. Mais une situation tendue saurait-elle excuser la morgue de ces militaires ? "Avant, ici" m'explique Omar, "les gens de Yatta venaient au printemps pour se reposer et faire paître le troupeau. Aujourd'hui, c'est interdit. Et où va-t-on, nous ?" De là où nous sommes, nous surplombons une colonie. "La France devrait augmenter les pressions sur Israël pour qu'on donne de l'eau aux Palestiniens. Les colonies, qui en sont inondées, nous en vendent, 5 $ le mètre cube. Et nous sommes obligés de payer." Lestés des recommandations du père de Jameel, nous rencontrons Ishac Horainat, ingénieur responsable du service des eaux de Yatta. Le village a un réseau d'alimentation, mais il est vieux. Il date de l'ère jordanienne, et n'a jamais été rénové depuis. Il fuit. Comme tous ceux des territoires palestiniens.
Des études faites à Ramallah parlent de 50 % de pertes. A Yatta, c'est une compagnie d'eau israélienne, la Mekorot, qui vend l'eau. L'été, la priorité va aux Israéliens. On nous tend un disque de métal percé d'un trou : c'est une pièce que la Mekorot utilise, selon les services municipaux, pour réduire le débit en temps de pénurie. "Ils font passer le diamètre de notre principal pipe-line de 8 à 1 pouce. La moindre des colonies a un pipe-line de 16 pouces toute l'année. En hiver, nous avons un débit de 80 mètres cubes par heure et l'été entre 25 et 30 mètres cubes." Le débit commence à réduire en mai, et la pénurie dure parfois jusqu'en novembre. Ishac nous fait un petit schéma pour expliquer que les réservoirs israéliens doivent être pleins pour que l'eau puisse couler dans le réseau palestinien. "Il nous faudrait 150, 200 mètres cubes par heure," se plaint le maire. "Nous avons fait nos demandes à la Mekorot, auprès de l'Autorité, de la PWA." Mais avoir de l'eau ne suffira pas : "le réseau est trop vieux," explique Ishac, "on ne peut pas augmenter la pression." Des zones entières, trop loin, trop hautes, n'auront pas d'eau avant que des fonds aient été débloqués pour rénover les 120 kilomètres de canalisations.

Deux mondes
Pas de barrières, pas de checks-points. On entre dans la colonie de Gush Eytzon sans difficulté. Ça nous change d'Hevron, la colonie au cœur de la ville d'Hébron. De part et d'autre des grillages, on y vit sur fond de rancœur. Les Juifs cultivent le culte de 1929, quand des Palestiniens ont massacré les familles juives qui vivaient au centre de la ville. De leur côté, les Musulmans pleurent leurs assassinés, et lorgnent la colonie qui s'agrippe au cœur de la vieille ville, au-dessus du souk. Sans autorisation ni rendez-vous, inutile d'approcher de la colonie. Les militaires qui patrouillent autour interdisent même de prendre des photos.
Pour Gush Eytzon, rien à voir. "Nous sommes les bourgeois du coin" s'amuse Manu Blum, une Française venue s'installer en Israël depuis 15 ans, "par idéologie, pour mes enfants". Il n'y a pas de village palestinien trop proche, et l'ancienneté joue sans doute. Lorsqu'on lui pose des questions sur l'eau, la réponse laisse songeur. "Il n'y a pas de grosses difficultés. On aurait réduit la consommation de l'industrie avant de toucher à celle des consommateurs." Ignorance naïve ou discours préparé pour le journaliste français ? Une autre immigrée Française, Tania, refuse de nous rencontrer. Nous sommes en freelance, et elle n'aime pas ça. "Je ne saurais pas comment orienter ce que je vais vous dire" nous explique-t-elle au téléphone. "Si vous aviez une commande précise, ce serait plus facile. Mais là, je ne préfère pas vous rencontrer. On sait comment sont les médias."
"C'est l'implantation la plus ancienne en Cisjordanie, elle a été fondée avant 1948," m'explique Shlevin Abraham, le chargé de relation publique de Gush Eytzon. Le mot "colonie" ne fait pas partie du langage israélien que nous sommes habitués à entendre. Que ce soit du côté de colons ou de B'Tselem, association israélienne d'enquête sur les violations des droits de l'Homme dans les territoires occupés. Il n'y a que des "implantations". Des problèmes d'eau, à quelques 30 kilomètres d'Hébron ? Non. "On économise l'eau, comme partout", explique Shlevin. "Il y a 50 ans, il y avait des problèmes d'eau à Jérusalem. L'eau n'arrivait pas, mais aujourd'hui, cela a changé." Mais on verrait mal pourquoi cette colonie aurait des problèmes liés à l'eau. Déjà, à Kyriat Arba, une des colonies qui ceinture Hébron, un expatrié français, Aaron Soulier, nous expliquait, quelques jours avant, qu'il fallait "faire attention à l'eau, qu'on ne prenait pas un bain toutes les semaines avec la baignoire remplie à ras bords." Et de nous répondre fièrement "qu'en deux ans, nous n'avons jamais eu de coupure d'eau." A Hevron, la personne que nous avons rencontrée n'avait jamais fait attention ni à la quantité d'eau utilisée, ni à son prix. Un peu comme en France, mais ici sur les mêmes terres que ceux qui souffrent du manque d'eau. Pour le confort des uns, l'Etat Hébreu n'hésite pas à assoiffer les autres. Lorsque nous demandons à Meir Ben Meir, commissaire aux eaux Israélien rencontré à Tel Aviv, s'il trouvait juste sa politique, il répond que "la justice avec les pauvres n'est pas la solution", et, en substance, que les Israéliens ont besoin de cette eau. Alors ils la prennent. L'antique loi du plus fort dans tout son cynisme.
Retour au Caire pour une semaine de décompression (dans une ville bouillonnante !), et puis l'avion pour Paris. Dans le train corail qui nous ramène à nos pénates, on regarde avec un rien d'incrédulité le paysage vert de ce printemps. Vagues collines aux flancs doux, prés et champs nets, quelques arbres, de l'eau. Qu'est-ce qui est réel ? La Palestine, ou le petit monde verdoyant auquel nous sommes habitués ? Nous n'arrivons pas à faire le lien entre les deux.