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L'Oeil électrique #17 | Société / Le grand sommeil

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Par Matthieu Garigou-Lagrange.
Photos : Matthieu Garigou-Lagrange.

Charlotte est fantastique, Maria est amoureuse, René est mort.
Quelques heures dans une maison de retraite lyonnaise.
Entre télé, souvenirs, repas et attente.

L'an dernier, Charlotte s'est ouvert les veines dans son lit, avec un canif. A 96 ans, elle est pourtant plutôt jolie. Elle vit à la maison de retraite des Cristallines depuis neuf ans. "Quand on est arrivé ici avec mon mari, qu'on a vu cette très jolie chambre, on était très heureux. Je suis toujours très contente du personnel, de la nourriture, tout est parfait. Mais aujourd'hui je ne demande qu'une chose : m'endormir et ne pas me réveiller." Entre temps, Charlotte a perdu son mari, son fils et sa meilleure amie. D'où ce suicide manqué dont elle parle en riant.
Charlotte est nouée, ridée, maigre et fatiguée. Mais sa main est fraîche et son œil clair. "Tout le monde perd la tête au fur et à mesure ! Moi, je me tiens, j'essaie de faire attention. Mais quand on en voit certains, on se dit que ça nous pend au nez. Non, vraiment, il vaut mieux être mort." Aux Cristallines, il ne se passe pas un mois sans que le tableau d'affichage ne signale un nouveau disparu, à côté d'une nouvelle entrée.

Cinq étages pour 95 pensionnaires. C'est l'une des maisons de retraite les plus conviviales de la ville. Le bâtiment est récent et bien entretenu. Des chambres type hôpital, un joli salon de musique avec piano, livres et vue sur la colline de Fourvière, une grande terrasse où s'aventurent rarement les habitants, enfin le hall et ses revues : Notre Temps, Bel Age et Point de Vue.
Au cinquième étage, les pensionnaires ne prennent pas l'ascenseur tous seuls. Un digicode est là pour y veiller. C'est l'étage du Cantou. Une dizaine de patients y vivent coupés des autres, dans un simili appartement reconstitué, avec cuisine américaine, coin télé et table de salle à manger. "Ceux qui vivent ici ont perdu leurs repères, indique l'infirmière Christiane Hodol. Un joli euphémisme pour qui a perdu la tête. "Les chambres sont plus grandes, ils ont plus de meubles à eux. Les portes aussi sont peintes de différentes couleurs pour qu'ils s'y retrouvent. Dans les autres étages, non seulement ils seraient perdus, mais surtout ils gêneraient les autres pensionnaires, en déambulant dans les chambres."

Léon, possession
"Celle là c'est madame J'ordonne, reprend l'infirmière, elle veut commander tout le monde." Justement Madame J'ordonne se lève, prend sa voisine par le bras et l'emmène aux toilettes. "C'est quand même un monde d'être obligé de s'occuper de tout ici !" dira-t-elle au retour.
A quinze heures arrive Léon. Il vit à l'extérieur mais vient voir sa femme Perroline tous les jours au Cantou. Plus jeune qu'elle, il n'a pas supporté la séparation. Il en est devenu encore plus possessif. Il jette son manteau sur le lit de sa femme, et salue à la cantonade comme un père de famille qui rentre du travail. "Ben alors, t'as pas mis tes chaussures. Allez viens ma poupée, je vais te les mettre." L'infirmière soulève un sourcil, observe. "Doucement Léon !" Puis, plus bas : "Si elle n'est pas bien coiffée ou qu'elle n'a pas mis sa bague, on se fait engueuler et elle aussi."

Single ou double ?
Yvonne crie la nuit. Elle est en chambre double et cohabite avec Isabelle. Isabelle, ça ne la dérange pas vraiment qu'Yvonne crie la nuit. Elle l'aime bien. La journée, elle s'assoit à côté d'elle et lui fait la conversation. Surtout, elle vérifie qu'elle ne tombe pas. L'amitié quoi. Elle n'a pas beaucoup de famille. Ou si elle en a, ils ne viennent pas souvent la voir. Par manque de temps ou d'envie, mais surtout ils se sentent coupables.
La fille d'Yvonne aussi se sent coupable, mais elle a la réaction inverse : elle passe voir sa mère tous les jours. Du coup, elle voit Isabelle tous les jours aussi puisque les deux femmes vivent dans la même chambre. Mais cette promiscuité l'insupporte, et elle réclame depuis longtemps une chambre seule pour sa mère. "Isabelle, elle est pénible, elle ouvre les fenêtres," c'est l'argument. La vraie raison est ailleurs : elle souhaiterait tout simplement être tranquille pour voir sa mère tous les jours, dans une chambre séparée. Seulement sa mère (Yvonne donc), elle est bien contente d'avoir Isabelle. Bref, Carole Moncel, aide-soignante, résume : "Entre enfants et parents, il y a renversement des rôles. Les parents sont infantilisés, on choisit à leur place."
Pourtant Yvonne peut se rassurer, il n'y a pas de chambre seule libre. Pour Carole Moncel, c'est l'un des plus gros problèmes : "C'est souvent l'objet de disputes. Dans une chambre, il y a une femme handicapée et l'autre valide. Forcément, pour la télé, la lumière et le reste, c'est presque toujours celle qui est valide qui décide ! Mais d'un autre côté, celle qui est handicapée est bien contente d'être un peu surveillée au cas où elle ferait un malaise."
René et Maria, eux, auraient bien pris une chambre double mais c'est la famille qui ne voulait pas : trop indécent. Ils se connaissaient bien avant les Cristallines. "Mais il n'avait jamais voulu de moi avant !" René et Maria passaient leur journées l'un chez l'autre, s'embrassaient dans le cou. Depuis que René est mort, il y a quelques mois, Maria a perdu la tête.