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L'Oeil électrique #17 | Société / Nous sommes tous des hooligans

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Par Benoît Delépine.
Illustrations : Céline Azorin.

Entarteur de fâcheux, Noël Godin écrit également des livres. Pour diverses raisons, son dernier ouvrage, Grabuge, réalisé avec Gwénolé Laurent, ne sortira peut-être jamais (note postérieure : Grabuge est sorti depuis). La préface, écrite par Benoît Delépine, ne sera par conséquent peut-être jamais publiée elle non plus. Pour remédier partiellement à tout ce gâchis, voici quelques passages de cette préface.

(tout ce qui suit est vrai, sinon je ne vois pas l'intérêt)

Premier janvier 2000 - Paris
Effet du bug ou du nouveau millésime, j'ai bien cru entendre Noël Godin, le célébrissime entarteur belge, me faire une proposition malhonnête. Sa voix fleurie et chaleureuse émanait de mon Motorola gris et froid. Elle disait, sans l'ombre d'un doute : "Cher Benoît, voudrais-tu préfacer le livre que je viens d'écrire avec mon ami Gwenolé Laurent intitulé Grabuuuuge ? Tu nous sembles le flibustier idéal pour introduire un tel appel au terrorisme burlesque !" Quoi, l'entarteur de Bill Gates, la Terreur des prétentieux, le fêlé suprême me nommait "flibustier", me bombardait flibustier, que dis-je, m'anoblissait flibustier ! Déjà, qu'il ait pu penser à moi pour une préface représentait une forme d'inouïcité évidente (que vont devenir Pierre Bourdieu, Noam Chomsky ou le professeur Choron s'ils ne peuvent même plus écrire des préfaces à des bouquins pareils ?). Je ne réfléchis pas. D'accord Noël ! Bien sûr Noël ! C'est Noël ! Ecrire une préface, donc. Mais d'abord lire le livre.
Tout de même, la question continue de me tarauder. Qui suis-je pour oser me lancer dans pareil ouvrage ? Une chanson de Katerine finit d'effacer les derniers scrupules et complexes dans ma tête vide. Sa voix nonchalante, ironique et désabusée chantonne un peu partout en ce moment : "sentimentalement démissionnaire, professionnellement suicidaire, je suis une merde et je vous emmerde." Voilà. Depuis Katerine, je me sens capable de tout faire, acte flamboyant, meurtre froid ou même dédicace ratée. N'est-ce pas un peu cela la devise de tous les fouteurs de bordel que va vous présenter cet ouvrage : "Je suis une merde et je vous emmerde." Le vers peut signifier : "Je suis peut être tout petit mais je vais vous ennuyer énormément," ou : "vous êtes très puissants, mais moi j'ai une supériorité sur vous : je m'en tape," ou encore "oh, regardez, une pomme de terre qui parle."

Premier février 2000 - Bruxelles.
(...) Dans le Thalys qui me mène de Paris à Bruxelles. Ma décision est prise : je vais annoncer à Noël Godin que je n'écrirai pas cette putain de préface. Sur mes genoux, L'anthologie de la subversion carabinée, son pavé-culte que je suis en train de réviser, affalé sur la banquette du train franco-belge. Je me prépare, tel un apôtre venant porter la mauvaise nouvelle : non, Jésus, je n'arrive pas à préfacer ta Bible. Demande à Pierre, Paul ou Jacques... Hé hé, j'y pense, c'est peut-être comme ça que ça s'est passé y a deux mille ans : le salaud a demandé à quatre cons de faire une préface en se disant "sur les quatre je choisirai la meilleure" et finalement, comme il est mort avant d'écrire son livre, l'éditeur a dû se démerder en publiant les préfaces des quatre analphabètes hé hé hé...
Même endroit. Je suis comme un imbécile, tenant d'une main le Grand Livre de Godin et dans l'autre une contravention pour "dégradation de bien public," traduire "un pied sur la banquette d'en face." D'un côté 800 pages de révolte, et de l'autre pas un mot au contrôleur belge qui vient de m'humilier en public. J'étais ailleurs, il y a deux mille ans, alors que j'aurais mieux fait de lui rentrer dedans ici et maintenant. Décidément, il était temps que mon stage "Flibusterie et Rébellion" commençât.
Errance dans les rues de Bruxelles . Au téléphone, toujours le joli "dès le signal sonore, parlez toutes voiles dehors..."
Je sonne.
Attente.
Putain s'il n'est pas là, je n'ai pas l'air con : re-tram, re-train, re-métro, il est beau le re-belle. Non, la porte s'ouvre. C'est lui ! "Benoîîîît !!!" chante-t-il en me voyant, avant de m'embrasser patelinement tel un ours ivre. Incroyable. Cet homme vient de battre mon record personnel de mise à l'aise en 3 millièmes de seconde 05. Jamais de ma vie je n'avais senti autant de chaleur en si peu de temps (penser à lui piquer un peu d'ADN de postillon et le revendre à la Nasa). Et ça continue : sans me connaître, il me demande de mes nouvelles, me présente sa malicieuse compagne Sylvie puis m'invite à visiter son antre. Trois étages remplis de livres. Des tonnes d'ouvrages consacrés à la révolution, l'émeute, la jacquerie, la piraterie, la désertion, l'impertinence... On se croirait dans une FNAC des fous. Et ça continue : au rez-de-chaussée et à la cave, des rayonnages entiers de cassettes vidéo où se côtoient les films les plus givrés et les émissions les plus ravageuses (j'aperçois une étagère consacrée aux Guignols, c'est peut-être pour ça qu'il m'aime à crédit le bougre). Mais le meilleur est pour la fin. Après m'avoir gentiment montré son univers tel Don Quichotte faisant découvrir ses trésors à Sancho Pança, d'ajouter, enfin fier :"Mais attention Benoît, j'y ai mis un point d'honneur : aucun n'a été acheté, tous VOLES !"
Si ce quasi-ursidé a pu voler des milliers de livres et de cassettes sans être inquiété, je comprends maintenant qu'il ait pu, en pure inconscience, déjouer toutes les équipes de protection rapprochée du globe !
Plus l'heure avance, moins j'arrive à lui dire merde pour sa préface. Il est même possible que je lui aie dit oui, mais bon, ça ne compte pas, je ne m'en rappellerai plus, je suis déjà saoul.
Trois jours plus tard. Trois jours à faire des rencontres incroyables, à fomenter de drôles de complots, à refaire ce monde exténué, ainsi, il faut être honnête, qu'à boire quantité de bières inconnues et fort puissantes.
Le fidèle Thalys me ramène à Paris. Première grosse différence par rapport à l'aller :j'ai osé affronter un contrôleur. A ce crétin qui venait de mettre une amende à une petite beurette pour "défaut de supplément", j'avançai que le port d'un costume et d'une casquette mal taillés de marque "Balenciaga" ne lui autorisait pas l'utilisation d'un ton dédaigneux de général d'opérette. Grabuge !!! En quelques répliques bien senties, je mis tous les rieurs du wagon de mon côté... à l'exception notable de la jeune fille en question dont les beaux yeux noirs prenaient des reflets effrayés. Je viens seulement de comprendre pourquoi : excédé, le contrôleur a exigé sa carte d'identité, qui révéla qu'à deux mois près, elle venait de perdre le bénéfice de son "billet jeune", d'où un tarif double, et une méga-amende qui la laisse portefeuille vide et yeux pleins de haine. Hum. Nouvelle leçon à retenir. Avant de jouer les Robin des Bois, se renseigner sur l'âge de la veuve et de l'orphelin.
La fille vient d'éclater en sanglots. Je repense à ma discussion avec Jan Bucquoy, le réalisateur anar. Bourru, velu, têtu, râblé, œil terrible, le bougre n'est pas d'aspect commode. Merde, je tombe en face de lui. Faire bonne figure. Dès le départ, je sens bien qu'il me prend pour un niais, et sa mine est si convaincante que bien vite je me demande s'il n'a pas raison. "C'est facile de dénoncer la World Company, les effets pervers de la mondialisation, l'horreur économique, mais quand, comme les ouvriers de Vilvoorde, on se retrouve virés comme des chiens alors que Renault gagne de l'argent et que l'usine est ultra-moderne, il faut bien trouver une solution plus radicale que les mots ou la manifestation." "Je suis bien d'accord. C'est pour ça que la tarte à la crème me paraît hautement symbolique de..." "Foutaises ! Guignols, tarte à la crème, tout ça ne fait qu'endormir l'esprit de révolte sous un vernis de contestation..." "Ouais, t'as raison... Mais quand même, Michael Moore, par exemple, ce qu'il a fait dans son film Roger and Me, suivre le patron de General Motors jusqu'à son bureau..." "Non, ça ne suffit pas, il faut aller beaucoup plus loin..." Un quart d'heure plus tard :"Tu vois Benoît, ce que je te propose, c'est qu'on aille ensemble assassiner Louis Schweitzer" Rit-il ?... "Ah ouais, hum, pourquoi pas, faut voir..." "Je connais son adresse à Paris, j'ai des copains qui ont des armes, on dormirait chez toi... Mardi ça irait ?" "Ouais, euh, attends, je consulte mon agenda : zut, je suis quasiment pris jusqu'à la fin de l'année..."
Alors bien sûr, après j'ai bien vu qu'il me faisait la gueule, qu'il tournait ostensiblement son regard vers des terroristes potentiels plus fiables, mais bon, moi, à part une poule quand j'étais petit, il faut bien avouer que je n'ai jamais tué personne. Et heureusement d'ailleurs, parce que qu'est-ce qu'elle a souffert la pauvre ! Je lui avais tiré au moins 50 plombs dedans avec ma carabine à air comprimé, impossible d'en finir, au bout d'une heure, les larmes aux yeux, j'ai dû mettre fin à ses souffrances en lui écrasant la tête entre deux pavés ! Bouillie sanglante infâme, engueulade de ma grand-mère, poulet jeté par crainte du saturnisme... Non, décidément, plus j'y pense, Louis Schweitzer, c'est beaucoup trop gros pour moi.
Regrets.
Pendant que l'hystérique d'en face me lance d'incompréhensibles insultes en arabe, j'imagine ce que j'aurais fait à l'époque de Vilvoorde, si, plutôt que de condamner vainement la chose sur Canal Plus, j'avais décidé de passer courageusement à l'action...
Drôlatique divagation pure. Autoflagellation. Ce n'est pas parce qu'il m'est arrivé, quasiment par hasard, de gagner de l'argent, que mon antipathie pour ce système n'est pas réelle. Je suis même d'accord sur le fond avec un autre ami de Noël rencontré dans un bar. Il s'appelle Robert Dehoux.
La soixantaine gaillarde, écrivain anarchiste et boucheur de serrures, il avance sa théorie philosophique avec l'allant d'un pirate à l'abordage : "le seul fait de mettre une couche-culotte à nos bébés est le début de leur fin. D'abord leur ôter la liberté de chier, puis celle d'être nu, de ramper, de crier, de baver, pour leur laisser une seule voie : être beau, propre, consommer et se taire. Plus tard les couches-culottes s'appelleront éducation, école, travail, patrie, religion mais le but, lui, ne changera pas." Bien vu Bob.
Plus tard, nous dînons chez lui. Les discussions enfiévrées se succèdent. Mis à part un épisode malencontreux (j'ai un peu vomi dans son lit, et il n'a pas apprécié, mais bon, en même temps, si la propriété c'est le vol, de quel droit a-t-il décrété qu'il s'agissait de SON lit ?!), j'aime vraiment beaucoup ce bonhomme. Il me laisse son livre Le zizi sous clôture inaugure la culture. Dedans des phrases très belles : "Allez donc dire au lion que si on le tient en cage, c'est pour qu'il n'aille pas se perdre en brousse..." "Nous ne sommes pas faits pour vivre comme nous," et puis surtout un texte extraordinaire. Celui du chef indien Seattle aux délégués de la Maison Blanche qui, en 1854, proposaient aux Sioux d'acheter leurs terres pour le compte des Etats-Unis. Quelques morceaux choisis :
"Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L'idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l'air et le miroitement de l'eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?
Les rivières sont nos frères, elles étanchent notre soif. Les rivières portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l'enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour nos rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère.
Nous savons que l'homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c'est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n'est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu'il l'a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants, et cela ne le tracasse pas. Il traite sa mère, la terre, et son père, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les petites perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu'un désert.
J'ai vu un millier de bisons pourrissant dans la prairie, abandonnés par l'homme blanc qui les avait abattus d'un train qui passait. Je suis un sauvage et je ne comprends pas comment un cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.
Qu'est-ce que l'homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l'homme mourrait d'une grande solitude de l'esprit. Car ce qui arrive aux bêtes, arrive bientôt à l'homme. Toutes choses se tiennent.
Nous savons au moins ceci : la terre n'appartient pas à l'homme, l'homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit la même famille : il en est seulement un fil. Tout ce qu'il fait à la trame, il le fait à lui-même.
Le hallier disparu, et l'aigle disparu, c'est la fin de la vie, c'est le début de la survivance.
"
La claque. Un "sauvage" nommé Seattle avait tout vu venir il y a 150 ans (pendant qu'un "éditorialiste" comme Alain Duhamel ne voit rien arriver depuis toujours). Ironie du sort : aujourd'hui, la ville américaine qui porte son nom est devenue le symbole d'un capitalisme vraiment sauvage qui nous amène vache folle, maïs transgénique, nappes phréatiques bourrées de nitrate et air pourri de dioxine… Bon, d'accord, la solution prônée par Robert Dehoux est peut-être un peu basique (boucher les serrures des banques avec des bouts d'allumettes), mais au moins il fait quelque chose de concret pour tenter d'enrayer le système, le vieux grigou, pas comme moi. Peut-être devrais-je aller dans cette direction, d'ailleurs. Plutôt que d'écrire une préface à ce livre énervé, pourquoi n'en ferais-je pas une ?! C'est vrai, quoi, merde, si Grabuge glorifie des gens qui agissent, pourquoi gloser, agissons !
Alors, que faire ? Ce ne sont pas les idées qui ont manqué à Bruxelles. Noël voulait balancer des milliers de ballons de foot du haut d'une montgolfière pendant la finale de l'Euro 2000 à Bruxelles (je lui ai fait remarquer que la montgolfière risquait d'être abattue par un hélico, il a ajouté qu'il connaissait un aérostier malade du Sida en phase terminale prêt à tout pour en découdre - Que répondre à ça ?), Robert voulait boucher les distributeurs de billets avec du papier toilettes, Jan ne démordait pas de son Louis Schweitzer, quant à moi j'avais jeté mon dévolu sur Davos, ce nid d'aigle suisse réunissant chaque année les requins du monde entier.
Voilà l'idée : agir à Davos la semaine prochaine (en l'écrivant, je pressens que ça va être juste-juste). Mais d'abord , agir à Paris en sautant fissa du train qui vient d'arriver Gare du Nord. Il faut vraiment que je sème cette tarée qui me traite de raciste depuis une heure, ou je vais finir avec le MRAP au cul !
Une semaine plus tard, très tard, trop tard. Grosse déprime. Je n'ai rien fait pour Davos (j'avais un gros boulot à finir, des problèmes de dos, et puis d'abord, c'est où, Davos ?) Et là, en regardant la télé comme une grosse merde dans mon canapé Steiner, j'ai vraiment honte. Lui, il était là-bas. Lui, il a foutu le bordel. Lui, il a dit ce qu'il fallait dire. Lui, il a montré au monde entier l'endroit des Alpes Suisses où , chaque année, les trous du cul viennent se reproduire. En plus, Lui, il s'est pris une balle en caoutchouc et une giclée de gaz lacrymogène et ça ne Lui a rien fait. Lui, c'est José Bové.
En ce moment il raconte tranquillement ses combats pour le Larzac, pour le label Roquefort, pour un syndicalisme agricole différent, contre la mal-bouffe, le démontage du Mac Do de Millau, son engagement à Seattle, et puis Davos, sans forcer, en train, avec ses copains. Tout se tient. Et ça se voit : pleine santé, œil malicieux, ton engagé mais pas militant bête, bref, un frère que ne renierait pas le chef sioux Seattle. Bouffée d'admiration. C'est plus fort que moi, j'ai envie de connaître ce type.
J'ai téléphoné à Canal. En me faisant passer pour moi, j'ai réussi à avoir ses coordonnées téléphoniques personnelles. Je vais appeler.
Enfin je Lui ai parlé. A plusieurs reprises j'avais eu sa femme ou sa fille, mais à chaque fois il était en train de s'occuper des bêtes (parce qu'en plus de foutre le feu à la planète, il a une femme, des enfants et il élève vraiment des moutons : il se dope ou quoi ?!). Très sympa au téléphone. Mon invitation à lui faire rencontrer Noël Godin à mi-chemin entre Millau et Bruxelles, dans une ville appelée Paris, semble l'amuser. ?a tombe bien : il sera au Salon de l'agriculture avec la Conf' (comprendre Confédération Paysanne) début mars. On se rappelle... Cool José ! Super ! J'appelle Noël... Les choses s'accélèrent.

Premier mars 2000 - Paris
Ca y est. 1er mars 21 heures. Noël, mon ami Gus et moi l'attendons fiévreusement au comptoir de "l'ancienne Menuiserie", un bar feutré-hype près de République. Fiévreusement car sa venue nous parait de plus en plus improbable. C'est que l'animal devient de plus en plus médiatisé : unes des magazines, des quotidiens, hier il était sur toutes les chaînes en train de serrer la main de Chirac porte de Versailles… 22 heures 30. Cette fois, c'est sûr, Il ne viendra plus. C'est donc en toute confiance que nous éclusons deux bouteilles de bon Bordeaux. Juste au moment où je le traite "d'Astérix de mes couilles", il fait son apparition, pipe au bec et baise-en ville en bandoulière sur chemise à gros carreaux ! Emoi dans la salle, Gus et moi bégayons une parole de bienvenue, Noël se lève "Josééééé !", embrassades, l'autre se marre, c'est parti !
Nous avions peur qu'il soit un peu "revendicatif chiant sur les bords", tu parles : entre souvenirs du pacifique (son zodiaque coulé par l'armée, lui tout seul au milieu de l'océan, faisant la planche en attendant Greenpeace ou les requins), ses frasques à Millau (piquant les clés des portes au fur et à mesure qu'il entrait dans la préfecture, pour mieux enfermer les officiels dans la salle des négociations pendant deux jours !), ou celles de ses copains de la Conf' (arrachant le logo Total d'une station avec une pelleteuse et le déposant, maculé d'hydrocarbures, sur un arbre face à l'Hôtel de ville de Nantes ), la rigolade bat son plein. Noël n'est pas en reste, allant jusqu'à mimer in situ sa défense naturelle en cas de réactions violentes des entartés (de se coucher sur le dos et de bouger les pieds et les mains de façon ridicule en criant "gloup ! gloup ! gloup !", à cette seule vue, le patron du bar hésite entre faire payer le spectacle et appeler la police).
Non, Gus et moi ne rêvions pas : les deux Papes mondiaux de la contestation étaient bien tous deux réunis, là, devisant comme deux pirates à quai dans un bar à putes. Quand même, l'air de rien, je n'arrête pas de fouiller dans les tiroirs marqués "audace" de mon magasin à anecdotes, mais je ne trouve rien de terrible. Bon, il y a bien des procès en tous genres pour des gags un peu chauds, risques professionnels normaux, mais jamais de risques physiques... Puis l'Idée vient.
José : "On parlait de Davos, Noël, mais sais-tu que la prochaine grande réunion des patrons européens va avoir lieu à Bruxelles le 20 juin ?" Noël s'en étouffe presque : "A Bruxelles ?!!!! (traduction : "chez moi ?!!!!") Mais c'est inouï ! Il faut absolument joindre tes gueux à mes flibustiers et s'attaquer à la citadelle !" José (goguenard) : "Ca me fait penser, pour marquer le coup, si on utilisait une catapulte pour leur envoyer des tartes ?!" Noël (habité) : "Ouiiii ! Une "Tartapulte" ! Quelle jolie idée José !
José (gamin) : "Elle balancerait des tartes énormes sur les immeubles !"
Noël (hilare) : "Youhouuuu ! A l'abordage !!!"
Moi (opportuniste) : "Tope-là !!!"
José (revenant sur terre) : "Les gens de Royal de Luxe, à Nantes, feraient ça très bien..."
Voilà. C'est ainsi qu'est né le projet "Tartapulte".

Premier avril 2000 - Montréal
Petit intermède à Montréal avant la Bataille. Il pleut, il vente, il froide pour le premier "Symfolium 2000", un Sommet Mondial des Fous organisé par François Gourd, ex-clown québécois entrevu à Bruxelles. D'ordinaire, les clowns, j'ai plutôt envie de les étrangler avec leurs poulets en plastique, mais lui est intéressant, imprévisible.
Au bivouac du sommet, à part Michael Moore (qui demandait 20 000 dollars, pas mal pour un rebelle), tout le monde est présent : les Ad-Busters (terroristes américains anti-pubs) , Pierre Carles (Pas vu Pas pris), l'équipe du magazine Mad, Pie-Man (entarteur culte des années 70, ayant notamment entarté le patron de la CIA en pleine conférence de presse), Eric Martin (magazine Zoo, véritable successeur d'Hara-Kiri), Jan Bucquoy (j'ai enfin vu son film sur Vilvoorde, dans lequel il tue effectivement Louis Schweitzer : ouf, c'est fait !), le mouvement québécois Rhinocéros, etc etc... Au beau milieu de ce conglomérat, Moustic et moi. On se demande un peu ce qu'on fout là, mais au vu des réactions outrées que déclenche la projection d'un best of de nos émissions ("Ca passe vraiment à la télé Française ?!!", "Mais les gens qui tournent là-dedans n'ont pas honte ?!!", "Vous-mêmes, vous avez des enfants ?!!"), on se dit que finalement pourquoi pas. Parce que.
Parce que des révolutionnaires qui font des conférences sur la révolution, ça ressemble aux humoristes qui participent à des émissions sur l'humour : ils se coupent, se répètent, se tirent la bourre, bref, s'annulent les uns les autres.
Ici, à Montréal, le summum est atteint lors d'une soirée théâtrale où les intervenants se relaient sur scène pour faire le "procès du millénaire". Chacun y va de la même diatribe contre le système capitaliste actuel (dans le genre de la mienne contre Davos). Au début, c'est très bien, on est tous d'accord, il faut foutre le feu à cette saloperie de libéralisme. Mais au bout de 4 heures de tribunes libres plus ou moins inspirées ressassant les mêmes arguments, on a carrément envie de voter Alain Madelin et d'avoir des stocks options.
Oh toi, chef Seattle, qui prie dans le paradis des bisons pour apaiser les souffrances de ton peuple, sache qu'il n'est pas non plus toujours facile d'être un homme blanc !

Premier mai 2000 - Nantes
Pour l'arrivée à la gare, Gus et moi avions décidé d'un signe de reconnaissance : nous serions totalement ivres. Dès notre arrivée, trois mecs hirsutes et hilares nous accueillent donc sans la moindre hésitation. Eux, ce sont Pierre, Etienne et Jean-Yves, ex-Royal de Luxe, aujourd'hui premiers fabricants mondiaux de Tartapulte.
Fac de Droit de Nantes. José Bové et François Dufour assurent comme des Séguéla pour la promo de leur bouquin <>Le monde n'est pas une marchandise, alibi pour faire un tour de France mobilisateur ayant pour objectif final un sommet anti-mondialisation à Millau le 30 juin. Rien qu'ici 3000 personnes, beaucoup de jeunes, et c'est comme ça partout depuis un mois. José est content. On discute de la Tartapulte avec les autres. Entre l'option "tartapulte techno" ou "tartapulte moyenâgeuse", il préfère aussi la seconde.

Premier juin 2000 - Bruxelles
Des problèmes, encore des problèmes. Fait chier cette réalité. D'abord la date du Sommet a subitement changé : du 20 juin, il a été avancé au 9, jour de l'inauguration de l'Euro 2000 à Bruxelles. Pas besoin d'avoir fait Sup de Police pour comprendre, ça fait un mois que les unes de la presse sont truffées de photos censées faire peur aux hooligans, représentant des CRS belges "Robocops" surarmés. Un service d'ordre gratuit, ça mérite bien d'avancer la fête…
Et puis des questions vicieuses s'installent. D'abord, ce sommet est-il aussi important que ça ? Aucun article dessus dans la presse, pas grand chose sur Internet… Entarter des patrons de pizzerias, c'est nase. Et surtout, José Bové viendra-t-il ? Une semaine qu'on n'a pas de nouvelles de lui. Dans le bunker bruxellois où nous sommes tous réunis (Noël a réussi à mobiliser Attac, Droits Devant, les anars et même Emmaüs), la question est sur beaucoup de lèvres piercées. Même si les Polaroïds de Pierre montrant la Machine en action galvanisent (huit mètres de long, six mètres de haut lorsqu'elle est déployée, une tonne de poussée grâce aux élastiques de saut à l'élastique...), ça ne remplace pas forcément la machine à attirer les médias qu'est devenu "Josébové". Sur ce terrain, il va falloir jouer contre l'Euro 2000... sans lui, c'est pas gagné. Son copain Jean-Claude Amara nous rassure : il va venir, c'est sûr, il l'a encore eu ce matin au téléphone. Ouais. Gus, saoul, n'arrête pas de déclamer "je tiens à dire que ne serai là que vendredi et samedi parce qu'il faut que je sois à Nice dimanche pour le mariage de ma sœur !" Il s'en va. Je m'énerve. La réunion des conjurés tourne à la mascarade. Malgré tout, vers deux dum', nous passons devant la façade du Sheraton, haute, arrogante, offerte. Notre cible de dans 8 jours. Yeux de défi et sourires goguenards aux vigiles présents ce soir-là. Ouais. Si José vient et si nous pouvons nous approcher à moins de vingt mètres, c'est gagné. Si José vient…
Je n'en pouvais plus. J'ai appelé la Confédération Paysanne en me faisant passer pour un fan belge.
- J'ai appris que José Bové serait samedi à Bruxelles. Est-ce que vous pourriez me dire où on peut le voir ?
- (rire de mon interlocuteur) José ? A Bruxelles ?!! Ah ça, ça m'étonnerait, il vient juste de se faire opérer de la vésicule biliaire !!!
Quoi ?!!! (mes deux chaussures restent en l'air pendant que je tombe à la renverse, comme dans un Pifou). Coup de fil paniqué à Noël. "Tu ne sais pas ce que je viens d'apprendre : José ne viendra pas, il vient juste d'être opéré de la vésicule biliaire !!!!".
Silence côté belge. Inquiet ? Réfléchi ? Non, gêné.
- Oui, Benoît, j'étais au courant… Mais nous avions décidé de ne pas t'en parler, pour ne pas te démotiver…
La phrase continue de résonner en moi "J'étais au courant… Mais nous avions décidé de ne pas t'en parler, pour ne pas te démotiver..." ! Je n'entends pas la suite, faux texte total dans le genre pas d'inquiétude, il est avec nous en pensée, tout l'équipage est sur le pont, prêt pour l'abordage, nanana.
Ca ne va pas du tout. Ils le savaient déjà tous à Bruxelles. On m'a pris pour un con.
Pierre a la même réaction. Des galères, il en a déjà vécues aux quatre coins du globe avec sa troupe. Celle-là, il la sent venir, énorme. Il ne veut plus y aller. Jean-Claude Amara a beau l'appeler pour le convaincre de venir quand même, rien à faire (marrant d'ailleurs : ça fait quinze jours qu'au téléphone il ne s'adresse à nous qu'en phrases codées par crainte des écoutes "Etes vous sûrs que Zelda sera prête pour la nuit d'hôtel ?" et puis là, tout d'un coup "putain faites pas les cons, amenez la catapulte, merde, on n'a jamais annulé une révolution parce qu'un mec est malade !!!" J'espère vraiment qu'il est parano pour les écoutes, sinon c'est sûr qu'on a chacun un mec des RG en bas de chez nous).
Pierre sera inflexible. La Tartapulte restera à Nantes. Noël avait tort mais il avait raison. Toute ma bande débande. Moi-même, pour être exempté de Bruxelles, je pense sérieusement à l'automutilation. Et puis, nouveau retournement de situation. Pierre est aux toilettes dans sa péniche nantaise. Sonnerie du portable. Il décroche. Surtout serrer les fesses : c'est José Bové. Dans le couloir d'un hôpital. D'une voix faible, notre leader charismatique lui demande d'aller à Bruxelles. C'est trop important. Il s'agit réellement d'un sommet du Medef européen. Les patrons et les députés européens se réunissent vraiment pour parler de sujets brûlants, comme les allocations chômage et les OGM. Il faut vraiment y être, sinon c'est la porte ouverte à d'autres réunions sans résistance. Pierre l'Inflexible s'entend dire "d'accord".
Même coup de fil chez moi. Même réaction. Putain, on est vraiment cons.
Les jours qui suivent, tentons de recruter des gros bras dans des bars interlopes. On trouvera Eric, un pâtissier fou, et deux copains d'enfance. En tout, nous sommes 6. Le Monde du jour nous le confirme : en face, les CRS sont 20 000. Penser à rédiger un testament.

Jour J - Bruxelles
Sur l'autoroute A1, entre Paris et Bruxelles, dans la camionnette de location contenant "La Chose". Nous sommes fébriles. Nous avions convenu de faire un essai quelque part dans les champs. Sortie Bapaume. Une aire immense face à une usine agroalimentaire monstrueuse. Le symbole est trop beau, on s'arrête. Pierre et Etienne la sortent de là. Enfin elle apparaît.
A sa vue j'exulte et blêmis à la fois (rouge et vert, ça doit donner une drôle de teinte sur mon visage de rat crevé). J'exulte parce que l'instrument est spectaculaire : roues en fer, rails rouillés, bras articulé en bambou, élastique éloquent, panier chinois, du pur Royal, mélange d'archaïsme d'aujourd'hui et de modernité d'autrefois. Booon... Je blêmis parce que j'imagine la gueule des flics en voyant débouler ce qui ressemble plus à un canon de la guerre 14 qu'à un gag. Pas booon… Premier essai balistique. Yeah ! Impressionnant. Le plateau part en ligne droite sur le rail, puis arrive en butée avant d'être puissamment envoyé en l'air par le bras articulé. Belle parabole du missile pâtissier. Eric respire : sa tarte est retombée 30 mètres plus loin, intacte. Les autres essais seront de plus en plus concluants. Me mettant à la place de Jean-Marie Messier (mon patron par fusion, forcément présent) prenant par inadvertance une tarte dans sa grosse tête, je ressors de l'exercice sonné mais intact.
Des motards de la police passent devant la scène sans s'arrêter... Visiblement la chance est avec nous aujourd'hui !
Avant de repartir , Pierre téléphone à nos contacts de Bruxelles pour confirmer notre arrivée.
"Hein ? (...) Quoi ? (...) Non !?(...) Hein ?! (...) Non ? (.... )Quoi ? (...) Hein ?"
Il éteint son portable, blême. Silence total.
"Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Pierre , Ho !".
"Il y a qu'ils sont tous en prison."
"Hein !? Non ? Quoi !? Non ?!!!!"
Si. Noël, Vince, Robert, tous les pirates de samedi dernier se sont fait choper et bastonner par 300 flics en civil au moment où ils allaient s'attaquer au Palais Royal, les tartes à la main. Panique dans la ruche. Nous refluons à Lille, chez mon frère. Conseil de guerre dans une taverne. Réveillé en pleine nuit, José Bové nous demande de joindre Jean-Claude Amara. On essaie : lui aussi est en taule. Il faut trouver une solution. Nous trouvons : nous fumons énormément de joints.
Lendemain matin. Gueule de bois précieux venu d'Afrique. Bonne nouvelle, les prisonniers ont été libérés à 8 heures. Joignons enfin Noël, en direct du bunker, sous le coup d'une nouvelle désillusion : en grand secret, des complices avaient loué une chambre du Sheraton pour y déposer une boule puante géante, conçue par un parfumeur en retraite, capable d'empester le bâtiment pendant des semaines. Malheureusement, le mélange à base de glandes de blaireau n'a pas fonctionné - j'ai bien entendu "mélange à base de glandes de blaireau ?!!!" surtout ne pas relever, ne pas rire, ne pas pleurer, faire comme si j'avais entendu un terme technique, lui demander simplement la marche à suivre. Même lui, Noël Godin, intrépide parmi les inconscients, nous conseille de venir sans la tartapulte. Pendant qu'il nous parle, on entend distinctement l'hélico de l'armée qui survole leur groupuscule en permanence ! Totalement disproportionné.
On ira donc sans elle. On manifestera habillés en pâtissiers, parmi les milliers de flics en uniforme, pois blancs sur marée noire, brandissant des tartes et un immense calicot "Sommet des bigboss. Vous avez bouffé le monde, nous vous offrons le dessert," mais le cœur n'y est plus. Dans le camion qui nous ramène à Paris traîne le dernier courrier confidentiel de Noël...
Bien chers gredins
Le plan qui nous paraît le plus réaliste : c'est l'attaque frontale de l'hôtel Sheraton par l'un de ses divers accès par d'impressionnantes phalanges pâtissières (à la Spartacus-Kubrick). Si nous sommes des centaines à prendre d'un coup d'assaut le bâtiment, munis de fonds de tartes et de bombes chantilly, il y a de fortes chances que nous puissions pulvériser pâtissièrement les dispositifs de protection et pénétrer dans le palace, puis dévaster cocassement le colloque en ensevelissant littéralement les patrons sous la chantilly, l'offensive étant naturellement appuyée par les tirs de Zelda !!!
Flibustiers baisers à vous tous
Noël.

"Spartacus-Kubrick"... Pas de chance, le film avait changé, finalement on a eu "Brazil-Gilliam". Le lendemain, dans la presse, les médias, rien de rien, à part une page dans Libé. Oui, c'était bien une grande réunion importante du Medef Européen. Oui, y avait bien tous les gros. Oui, ils ont bien discuté de notre avenir sans qu'ils aient été élus pour. Et après, oui, ils ont réellement fait une grande partie de golf pour fêter ça. Sans Libé, on aurait pu croire qu'on avait tout rêvé. Du coup je leur ai envoyé ça au courrier des lecteurs. C'est passé le jeudi.

Nous sommes tous des hooligans
Je reviens de Bruxelles où s'est réuni le sommet de l'Unice (1000 businessmen et la moitié de la Commission Européenne, genre Seattle à l'Européenne).
Quelques réflexions.
Bizarrement, ce meeting-lobbying, prévu le 20 juin, a été avancé le 9, date de l'inauguration de l'Euro 2000. Bizarrement, les infos concernant la chose ont été plus que distillées dans les médias. Bizarrement, une fois arrivés sur place, les 20 000 CRS "robocops", canons à eau, chenillettes, chevaux de frise et millions de mètres de barbelés new-look modèle "lames de rasoir" n'entouraient pas le stade ex-Heisel mais l'Hôtel Sheraton, lieu de séjour bien connu des hooligans. Bizarrement, les 100 courageux entartistes menés par Noël Godin qui attaquèrent en riant la réunion des VIPs qui réfléchissaient sur le thème "innovation et créativité" (notamment dans le domaine des OGM) furent aussitôt interpellés, bastonnés puis emprisonnés pendant 12 heures. Bizarrement, une loi d'exception anti-hooligans votée en catimini donnait carte blanche aux 20 000 sympathiques flics, d'où aucune trace administrative de la bavure. Bizarrement, le lendemain, on entendit très peu parler de l'événement. Normal : les Français ont gagné 3 à 0 contre les Danois. Moi qui croyais être un peu parano, depuis ce dimanche, je m'aperçois que finalement je ne le suis pas assez. A mon avis, vu les succès de l'opération, la prochaine réunion de travail de l'OMC ne devrait pas avoir lieu à Seattle, mais à Sydney, jour de l'inauguration des JO. Quant aux entartistes australiens, qu'ils se méfient : un essai anti-atomique est si vite arrivé…

Trente juin 2000 - Millau
Il y a 80 000 personnes à Millau, mais je me sens tout seul. José m'a serré la main dans le char à bœufs des condamnés qui l'emmenait au Tribunal, c'était beau. Dans le "carré VIP rebelles", j'aperçois plein de gens très bien, mais je ne m'approche pas, je n'ai rien à voir avec des néo-curés comme Philippe Val. Je suis heureux de voir tous ces milliers de jeunes, ces stands, cette belle jubilation anti-mondialisation, mais maintenant je sais qu'il n'y a pas d'enjeu réel puisqu'il n'y a aucun CRS. Je pense aux Belges, aux Canadiens, à tous les tocards que j'ai rencontrés depuis six mois. Finalement, je crois que c'est d'eux dont je me sens le plus proche. Je pense à la machine qui rouille quelque part dans une grange à Nantes. Ca n'a pas marché cette fois-là. Mais faites gaffe, les Gros. Un jour… Un jour… Armés de pétoires et de dents creuses… Grabuge !!!
Tiens, subitement, au pied de la montagne de Millau, buvant des bières trop chaudes sous le soleil, j'accouche enfin de ma préface.
"Manifester contre les injustes, s'énerver contre le monde mondial, humanitariser à tout va : foutaises.
Pourquoi se fatiguer à vouloir détourner un fleuve putride alors qu'il suffit de s'en branler rageusement ?
D'une excentricité improbable renvoyer l'esprit de sérieux là où il aurait toujours dû rester : à terre. Pesant. Puant. Mort. La révolte se mènera contre le bon goût, et il l'aura dans le cul. Partout, un malandrin, une fille saoule se lèvera et d'un acte fulgurant fermera la gueule du bourgeois qui s'ignore. Ce tas de papier, ils ont voulu le jeter comme un crachat magnifique. Montrer des personnages habités, monstres de panache, fous furieux romantiques et beaux partant à l'assaut de citadelles foutues d'avance.
Don Quichotte ou le moulin, qui était le plus vrai ? Un moulin, de la pierre, rien. Don Quichotte : l'illumination, tout. On se rit de lui. Et alors ? De tous temps, le bourgeois (au sens de Cravan, soit un homme sans imagination) a pensé à son image, a tourné 100 fois sa langue saine dans sa bouche propre avant de ne rien dire. Tous angoissés par le mot qui déborde, le geste qui trahit, hantés, minés. Ils sont les premiers humains putréfiés avant d'avoir crevé. Nos héros s'en foutent. Ils avancent, rient. Explosent comme des bombes sans fin. Au confit de rébellion ils opposent l'acte gratuit inouï. Même raté, il sera toujours plus beau que n'importe quelle vérité. Les êtres vivants dont ils parlent ici sont des exemples de jeunesse pour la jeunesse. Un gramme de leur mauvais esprit peut faire sauter un immeuble, et ils ne s'en privent d'ailleurs pas. Qui a dit que le troisième millénaire serait religieux ou je ne sais quoi ? Qui que ce con soit, il se trompait salement. L'avenir est la vulve sèche de la brebis Dolly nourrie aux OGM. Bête clonée, ruminante sans vie, l'esprit perdu dans un coma moderne. Pour la sauver, il faudra joyeusement l'enculer.
"