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L'Oeil électrique #18 | Voyage / Aller-retours humanitaires

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Par Philippe Le Vaillant.
Photos : Philippe Le Vaillant.

La première fois que je suis allé en Somalie, j'étais au bout du rouleau, laminé par le quotidien et l'amour difficile. En rentrant d'une balade-prise d'air, je confiais à Babeth que je partirais bien, là, maintenant, six mois pour Médecins Sans Frontières. A peine avais-je fini ma phrase que Sarah descendait l'escalier en m'interpellant : "Eh, papa, MSF vient d'appeler !" Trois jours plus tard j'atterrissais dans un petit coucou sur la piste caillouteuse de Bardera. Un petit hôtel hébergeait l'équipe. Un patio fleuri au centre, ceinturé d'un déambulatoire couvert donnant sur des chambres seulement meublées d'un lit. Le charme simple d'une rigueur monacale, accentué d'une touche exotique, par la régulière psalmodie du muezzin. La retraite idéale pour glisser hors du monde, s'oublier en s'ouvrant à l'autre. Un mois plus tard, je rentrais en France calme, apaisé, guéri. Dans le jeu de rôle de sauveur de l'humanité, j'avais fait encore bonne pioche, et touché du doigt ce curieux paradoxe humanitaire, qui veut que, de toute façon, on reçoive plus qu'on ne donne. L'expatrié, ce généreux égoïste que l'on aime mettre en avant comme un symbole désintéressé, est pourtant le tout bénéficiaire du système : admiration ici, reconnaissance là-bas, les joies de l'aventure, de l'ailleurs… On sait tous qu'on n'arrivera pas à rendre ce que l'on a reçu. Notre légitimité ne tient qu'à cet anonyme argent qui sonne dans nos larges poches, mais notre existence n'est rendue possible que par les employés locaux, véritables chevilles ouvrières de l'entreprise humanitaire. L'année dernière, lors de l'attribution du prix Nobel de la paix à MSF et sa médiatisation conséquente, je n'ai vu/lu aucun article ou reportage sur ces personnes qui assurent la permanence de l'association sur le terrain. D'ailleurs combien sont-ils ? Des dizaines de milliers qui ne recueillent que notre reconnaissance muette, comme un secret bien gardé au fond de nos cœurs.
Alors j'aimerais vous parler d'Hassan, Egal, Amina, Siratje, Omar, Hussein… Tous ces noms fleurent bon le thé parfumé (cannelle, cardamome, girofle) et l'Islam. L'ancienne côte des aromates héberge le mariage entre l'Afrique et l'Arabie. Ce n'est pas seulement une religion commune qui les unit, mais aussi une même culture nomade dans un univers désertique, un même visage aux traits fins que seule la couleur différencie. Façonnés par un environnement hostile, physiologiquement adaptés au désert, immuablement définis par leur appartenance clanique, ils se partagent entre tribus errantes et commerçants sédentarisés dans les oasis urbaines qui maillent la savane sèche de la corne de l'Afrique. Bardera est une de ces villes, située sur la Juba river qui draine les pluies lointaines des hauts plateaux éthiopiens. C'est une ville marché, un port où les vaisseaux du désert déposent leur cargaison, replient sous eux leurs échasses, puis se reposent avant d'appareiller à nouveau vers leur plage infinie. Les chameaux sont l'épine dorsale de l'économie du pays, l'unité comptable de toute transaction, dot, réparation. Un ancestral Code d'honneur était censé tenir lieu de système judiciaire. A chaque forfait, rapt, meurtre, des dizaines d'entre eux changeaient de mains. La kalachnikov est venue perturber le fragile équilibre des compensations. Quand le fusil à un coup et le sabre ne laissaient sur le sable rougi que quelques corps, les rafales meurtrières du fusil mitrailleur sèment les cadavres par dizaines. Le troupeau entier ne suffit plus alors au rachat des fautes, affûtant les désirs de vengeance, accroissant encore les victimes.
Dans la pièce voisine de ma chambre, j'ai entr'aperçu six ou sept de ces mitraillettes posées contre le mur. Hussein et Driss dorment là. Ce sont nos gardiens, mais sûrement pas des anges. Hussein était professeur à la faculté de Mogadiscio, la capitale. Il appartient à la tribu de Syad Barré qui essaya pendant vingt ans de diriger le pays. Il avait pris le pouvoir en 1969, et depuis s'appuyait sur son clan, les Marehan, pour le conserver. Une fragile unité avait profité de l'élan acquis lors de la lutte pour l'indépendance. Syad avait essayé de la renforcer en s'attaquant à l'Ethiopie afin de récupérer l'Ogaden, ce coin fiché dans la fierté Somalie, par l'inique partage des frontières héritées du traité de Berlin en 1885. La grande Somalie, une religion et une langue communes dans un territoire géographiquement homogène, sur une étendue inédite en Afrique, comporte initialement, en sus du pays qui porte ce nom, Djibouti, le nord du Kenya et l'Ogaden. C'est sur cette dernière, la plus chère à leurs cœurs et la proie la plus facile, que les soldats somalis, aidés par l'allié russe, s'étaient précipités en 1977. Enchaînant victoire sur victoire, leurs troupes menaçaient le pouvoir du général Mengistu, installé depuis à peine un an aux commandes à Addis-Abeba, après avoir tué le Ras Tafari, l'empereur Hailé Sélassié. Le retournement d'alliance de Moscou suffit à compromettre une victoire largement méritée sur le terrain. Mengistu sera plus tard sacré empereur rouge, grâce à son nouveau grand frère soviétique. Les troupes cubaines, préposées au maintien de l'ordre dans l'Afrique marxiste, refoulèrent les Somaliens trahis. Suite à cette fatale désillusion, le règne de Syad ne fut plus qu'une lente désagrégation du pays, livré à la compétition clanique sous la direction d'impitoyables saigneurs de guerre. Sa chute obligea les membres de son clan à se replier sur leur région d'origine, dont Bardera faisait partie. Hussein avait retrouvé la ville qu'il avait quittée enfant, et un anonymat frustrant, après quelques années de combattant qu'il n'aimait guère évoquer. Était-ce le souvenir de ses blessures ou celui des meurtres commis qui lui encombrait le plus la mémoire ? Ou l'amertume d'être réduit à servir l'ancien ennemi blanc, grâce à un anglais impeccable et sa fidèle kalach ? Ou plus sûrement celle d'être prisonnier de sa ville, exilé chez lui, relégué dans l'oubli du monde ?

Cinq ans après la fameuse opération " Restore Hope " de 1992, et son show militaro-médiatico-humanitaire, l'espoir n'est toujours pas revenu. La Somalie est devenue le seul état sans état. Sédentarisés par l'insécurité du désert, les nomades s'agglutinent dans d'étonnants et précaires bidonvilles qu'Hussein me fait visiter. Du véritable "Arte povera" : la traditionnelle structure de demi-dôme faite de branchages entrelacés a subsisté. Mais l'habillage rituel en peaux de chameaux ou tapis de paille tressée, a laissé la place à un hétéroclite assemblage de détritus. Un étonnant patchwork de tissus, bois, cartons, branchages, plastiques, ficelles recrée la sphère intime. Du pain béni pour le choléra, ce virus aquaphile que la pluie allume tel un feu de brousse. Un feu si vif qu'il a vite fait le tour de la ville. Maladie facile à vaincre quand on en a les moyens, elle est très gratifiante pour les soignants. Réhydratation, isolation, hygiène et prévention sont les grandes lignes de conduite face à l'épidémie. Pour ce faire, notre plus grand besoin est un endroit où établir le centre de traitement et un nombreux personnel. Le camp choléra a donc été créé à l'intérieur de l'ancienne école, dont un guerrier illettré a pris possession. En sus du loyer que nous devons lui verser, il est entendu que nous réhabiliterons les lieux, sûrement dévastés par ses bons soins lors de l'assaut qui l'a installé là. A mon arrivée, la fréquentation du centre commence déjà à diminuer. Au bout de dix jours, il nous faut envisager sa fermeture. Le hic est que ni le propriétaire, ni les quarante employés ne voient d'un bon œil la perte d'une telle manne. Ils font le tour de la ville pour rabattre les enfants malades, quelle que soit leur pathologie, et ainsi retarder l'échéance de la perte du salaire ou du loyer. Une longue série d'interminables réunions avec les chefs de clans débute. Ceux-là mêmes qui à l'ouverture nous avaient imposé le choix des personnes à embaucher, non selon leur compétence, mais selon leur appartenance clanique. Voyant dans notre intervention plus d'intérêt à ses retombées financières qu'à son efficacité thérapeutique, ils se devaient de répartir les gains escomptés de manière équitable, en respectant l'importance de chaque clan. Les palabres ont souvent lieu autour d'un verre de thé et d'une botte de khat, cette plante typique de la corne de l'Afrique et du Yémen, dont on mâche les feuilles fraîches pour ses vertus amphétaminiques. Chacun doit s'exprimer à tour de rôle, sans être coupé, et l'habileté du traducteur est primordiale, autant par ses compétences linguistiques et sa connaissance des deux mentalités en présence que par sa capacité à gommer les mots qui pourraient choquer et à aplanir les incompréhensions culturelles. Egal, l'administrateur somalien de MSF, fait merveille dans ce travail, et je lui dois d'avoir réussi à fermer le centre choléra sans problème. D'infirmier, j'étais devenu petit patron gérant la fermeture de son entreprise. Le tiers monde ou la garantie d'une promotion rapide pour le blanc ! A peine arrivé, je me retrouvais propulsé à la table des négociations dans un pays que je venais de découvrir. Heureusement, MSF est un merveilleux outil de compréhension : des bibliothèques fournies sur l'histoire du pays, des expatriés déjà rodés aux coutumes locales et surtout des hommes comme Egal, frères passagers, alter-égaux, interfaces sensibles. Nous avons convenu de payer une semaine supplémentaire aux employés du centre pour les récompenser de la qualité de leur travail. Et aussi de terminer la réhabilitation de l'école pour calmer son revendicatif propriétaire et ses arguments armés. Le jour de la paie, quelques billets de cent dollars furent à ma surprise rapidement convertis en six sacs de trente kilos de billets de cent shillings somalis, sur le marché. Chargés sur le pick-up sous une bâche plastique destinée autant à les protéger de la pluie que des regards, surmontés de Hussein et de Driss armés, nous les acheminons au centre afin de les redistribuer dans une quarantaine de sacs plastique à chacun des employés. Aucune agression n'est signalée ce jour là, seuls les prix au marché ont flambé le lendemain.

Egal, toujours lui, m'a tiré d'un malencontreux faux pas à la fin de mon séjour. Son appartenance au clan majoritaire n'explique pas, seule, sa sereine autorité naturelle. Son élégance filiforme, son intelligence d'ancien étudiant promis à un brillant avenir, interrompu par la guerre et la fermeture des universités, sa connaissance de l'Occident, son calme souverain, lui confèrent le statut d'homme de la situation. Jean-Louis, le roi de la bricole, arrivé avec moi, avait entrepris de refaire l'électricité défaillante de l'hôpital. Libéré de mes obligations cholériques, j'ai décidé de l'aider, pour occuper la fin de ma mission. Aidés de Mariano, le logisticien local, il nous fallut une dizaine de jours pour finir le boulot. J'aime ce travail manuel, concret et la satisfaction de voir s'allumer les lampes la nuit, tourner les ventilos aux heures chaudes de la journée, et fonctionner les frigos qui gardent les vaccins au frais. Seulement, les Somalis auraient préféré faire eux-mêmes le travail pour un salaire certes de loin inférieur au coût d'un expatrié. Leur colère s'exprime dans le geste rageur d'un infirmier qui arrache les câbles électriques que je viens de poser. Une très courte altercation s'ensuit et des heures de palabres le lendemain pour régler le différend. Deux jours plus tard avant de quitter Bardera, je me rends à l'hôpital pour y faire mes adieux, quand Egal oblige la voiture à faire demi-tour. Il craint la réaction de l'homme avec qui je m'étais accroché. Que devant l'imminence de mon départ, il ne se sente obligé de laver son honneur bafoué ! Toute cette histoire prend un autre sens, quand quinze jours plus tard, mes photos tirées, des cadeaux bien empaquetés, j'appelle MSF pour m'enquérir du prochain vol pour la Somalie, et y envoyer ces maigres présents. J'apprends alors la fermeture des missions ! A Baïdoa, ville voisine de Bardera, un médecin portugais, Ricardo, qui travaille pour MSF a été assassiné. D'un seul coup, toutes les mesures de sécurité que nous avions légèrement tendance à railler, et même à enfreindre, m'apparaissent sous un autre jour. Et je pense à Egal, me demandant si la perte de son poste stratégique et de notre appui, ne l'a pas exposé à une quelconque vengeance d'un clan qu'il aurait pu léser lors de son exercice. Je pensais à Egal dans sa ville-prison, et à ma propre liberté de mouvement. Je pense qu'il m'avait sauvé de je ne sais quelles représailles, et qu'il était incapable de se sauver lui-même.

J'ai le droit à une seconde chance de retrouver les Somalis, ceux qui vivent aujourd'hui en Ethiopie, à l'occasion de la sécheresse de l'an 2000 où l'Ogaden paye le prix fort. Une nouvelle fois MSF m'offre une permission loin du front travail-famille. Fuir cette patrie à la joie terne, au bien-être engourdissant. Et apprendre, encore, de ces gens qui font face à la détresse, en se tenant droit. Depuis la guerre de 77, l'Ogaden s'était endormi. Province oubliée d'un état plus préoccupé de ses luttes, internes pour le pouvoir, externes contre l'Érythrée, qui au nord du pays se bat depuis 20 ans pour son indépendance. La seule initiative du gouvernement, où les ogadenis n'avaient pas la voix, fut la création de kolkhozes, et l'introduction des bovins dans le cheptel des nomades. Funeste erreur : un chameau peut rester un mois sans boire, une chèvre quinze jours, une vache trois. Et ce sont leurs carcasses accrochées aux rares arbres, tels de sinistres épouvantails, qui seront le symbole de cette crise programmée. En effet, outre cette faute stratégique, depuis deux ans, une épidémie de fièvre hémorragique a touché le bétail, dont le seul débouché, l'Arabie Saoudite, a interdit l'importation. S'ensuivront une suppression du seul revenu possible des bergers, et un surpâturage d'autant plus néfaste que la pluie fera faux bond deux saisons de suite. Dans le même temps, la guerre avec l'Erythrée reprenait de plus belle. Comme d'habitude, à catastrophe prévisible, réponse tardive. Et il est déjà trop tard pour trop d'individus. Mais pas pour tous ! Un nouveau petit avion, sur une piste inutilisée depuis six ans, nous dépose à Imi. Une autre équipe vient d'y parvenir, difficilement, par la route. Une mission exploratoire était passée évaluer les besoins, et promettre de revenir dès que possible. Des pluies torrentielles sont ensuite tombées, retardant notre arrivée, détruisant tous les accès, même la route principale, pourtant fraîchement reconstruite. La rivière proche, la Shebelle, est venue lécher les pieds de la ville, bâtie à l'abri de ses crues. Mais est-ce vraiment une ville ? Plutôt un village, submergé par des vagues successives de réfugiés. La civilisation s'arrête de l'autre côté de la rivière où la ville jumelle, Imi-Ouest, brille de quelques feux électriques la nuit venue. Mais partout les greniers et les ventres sont vides ! Le marché est à l'échelle du dénuement. A part quelques maigres bouts de viande, habillés d'un noir manteau de mouches, il n'y a rien à vendre. Seules les pousses de sorgho qui pointent leurs verts aiguillons à travers la terre, représentent un signe d'espoir. La population nous attend comme le Père Noël, riche d'une promesse, et pourtant sans illusions. Ni concessions à son autorité. Les palabres commencent pour définir les priorités et établir des modalités d'action. L'Iman Osman est devenu le héros d'un jour, en débarquant de l'avion avec nous. Mais très vite, son autorité se retrouve mise en question par la nécessaire collégialité des chefs de clans. Avec eux, nous organisons l'embauche du personnel nécessaire. Je me charge du choix des assistants nutritionnels, destinés à participer à la rapide mise en place d'un centre d'accueil pour enfants mal nourris. La pratique de la langue anglaise est souvent un critère primordial de sélection, afin de suivre une formation accélérée. Omar est nommé gérant des stocks. Son naturel sérieux et décidé, nous a convaincus de lui confier ce poste toujours délicat. Il a vécu à Mogadiscio, puis s'est retrouvé dans les camps de réfugiés au Kenya, avant de regagner l'Ogaden. Urbain, mais toujours nomade ! Sa haute silhouette élancée, caractéristique des Somalis, s'accompagne d'un air grave qui lui confère un masque tragique. Même la frêle compagnie d'un dik-dik, cette antilope naine du désert, ne viendra pas le dérider ! Mais il fait partie de ces gens qui deviendront mes "amis" parce que je les ai choisis, je leur ai fait confiance, et qui me permettront l'espace d'un instant de croire appartenir à leur communauté. Le temps d'un thé partagé, sous une tente végétale, après de longues heures de vaccinations. Ou celui d'une botte de khat mâchouillé au crépuscule, sous le ciel s'étoilant, échangeant des bribes de nos vies si éloignées. En quelques jours le centre de nutrition est opérationnel, et plus de deux cents enfants le fréquentent quotidiennement. Les femmes arrivent le matin, traînant, portant de frêles silhouettes chétives. Plusieurs de leurs enfants sont déjà morts et elles se battent pour que les autres survivent. Revendicatives, énergiques, elles ont le verbe haut et le mépris facile. Surtout pour leurs hommes qui n'ont su les protéger et se replient dans la blessure d'un honneur égratigné. L'étincelant tissu dans lequel elles se drapent est leur seule richesse, avec ces enfants que le lait remplume. La vision occidentale de la femme musulmane est parfois la caricature d'une situation autrement plus complexe. Par exemple, le voile qui couvre leur chevelure apparaît plus comme une protection entre l'intime et le public, en tout cas pas plus dégradant que la nudité dévoilée, imposée chez nous par des publicitaires formatant le corps féminin et le désir masculin dans des canons de beauté réducteurs et même destructifs. L'image n'existe pas dans ces pays, autant par le poids de l'islam et de son interdit de la représentation humaine, que par l'absence de tout moyen de communication. Ni journaux, ni magazines, pas de télévision ou -phone. Le monde est un ailleurs perpétuel, un inconnu définitif. Mais le monde manque peut-être d'individus capables de se passer de lui. Les tentations du désert, de l'ascète, de l'oubli valent bien parfois celles de la gloire des papiers glacés, de l'émolliente abondance, et de la suffisance d'un occident repu. Ma propre suffisance heureusement souvent battue en brèche par cet "autre" dont j'admire la résistance et l'humanité.

Même si à Paris, au siège de MSF, les postes de direction sont encore souvent trustés par les hommes, la situation sur le terrain s'inverse avec bonheur. Et c'est un plaisir lors des confrontations avec les autorités officielles ou coutumières, de voir dans les yeux de ces hommes écoutant attentivement Malika leur expliquer sa position, une lueur de respect et d'admiration amusée. De plus, une femme chef de mission est souvent la garantie d'une attitude plus déterminée, d'un engagement plus passionné, et aussi d'un laxisme moindre face aux passe-droits et entorses à la légalité. Nous avons affectueusement surnommé Baba, le chef des Amadins, un vieillard à la belle barbe blanche parfois roussie au henné, et au calot décoré de dentelles. C'est lui qui nous visite le plus. Par intérêt, par plaisir ou les deux ? Quelle n'est pas ma surprise, un matin où nous devons aller effectuer une vaccination dans son village, de le découvrir à mon réveil assis près du lit, comme s'il veillait sur mon sommeil, un énigmatique sourire aux lèvres. Sourire qui s'élargira un peu plus tard, pendant le trajet, quand je lui passe les écouteurs de mon Walkman, pour découvrir Bach revisité par l'Afrique. Lambaréna, un vrai symbole de l'humanitaire ! Un sourire rendu possible par tous ces enfants dont la seule maladie est la faim, qui retrouvent poids et rires. Hélas pour ceux, frappés d'une pathologie associée, le bénéfice est moins spectaculaire. Milton, le médecin canadien qui nous accompagne, s'en occupe. Mais il a déjà fort à faire pour maîtriser l'interminable queue qui l'attend tous les matins devant la tente du dispensaire. Il est constamment accompagné de son ombre noire : Hassan, un infirmier de Djibouti à la retraite. Ce qui ne l'empêche pas d'être le plus énergique d'entre nous ! En plus de sa langue, l'afar, Hassan parle parfaitement le français, l'arabe, le somali et l'amharique, la langue des ?thiopiens. Son inlassable curiosité, sa culture cosmopolite, et son éternel entrain en font le guide rêvé d'un voyage dans ce pays de sable, de vent et de farouches bergers. Il apprend par hasard que la tombe d'un des plus grands hommes somaliens repose au sommet d'une des collines qui bordent le lit de la rivière. Un pèlerinage s'impose, il lui consacre ses premières heures de repos. Il revient exalté par l'esprit d'Al Sayed Mohamed Abdullah Hassan, mais un peu dépité de ne pas voir sa joie partagée par les habitants d'Imi. Ce qui l'incitera à reprendre de plus belle son activité préférée : le harcèlement éducatif auprès des mères. La rivière si proche ne garantit pas un approvisionnement en eau suffisant, à cause de l'absence d'un système organisé de collecte. Les nomades habitués à faire avec si peu, se contentent de peu. Mais ici, la concentration humaine est autre que lors de leurs longs raids solitaires dans le désert. Et des habitudes qui ne prêtent alors pas à conséquence, se payent ici au prix fort. L'hygiène est une de nos priorités, et Hassan un de ses plus fervents promoteurs. La fourniture d'eau saine et abondante est notre souci principal. L'installation d'un réservoir conséquent, la location d'un camion faisant la navette entre le centre de nutrition et la rivière, puis la chloration, nous ont permis de résoudre temporairement ce problème. Et d'applaudir à cette incessante ruche bruissante autour des robinets. Cette eau gaspillée, de l'avis de certains somalis, par trop de bains ou de lessives, deviendra source de convoitise. A priori réservée aux malades, elle devient l'objet d'un trafic. Des enfants se glissent à l'intérieur du centre de soins, le jerrycan à la main, parfois suivis d'un garde zélé qui les chasse. Les mères repartent le soir, croulant sous les bidons. Une tension s'installe, réglée par les autorités et notre promesse de construire un puits, avant notre départ.

Promesse tenue ! Sarah, l'infirmière qui est venue me succéder à la fin de la mission, m'a tenu au courant de la suite des événements. MSF a quitté Imi en septembre, après quatre mois de présence. La récolte de sorgho s'annonce plutôt bonne, et l'aide internationale a distribué, pas toujours équitablement, des tonnes de vivres. La situation de crise est passée, et je suis heureux que nous ayons pu les accompagner lors de ces moments difficiles. Être une humble béquille momentanée ! Et je me réjouis de constater sur les photos que Sarah m'a fait parvenir, que tous, soignés et soignants, ont étoffé la naturelle maigreur de leurs joues. La transformation la plus spectaculaire concerne Amina, que j'avais un peu honteusement photographiée la veille de mon départ. Elle arrivait du bush, après des jours de marche et se tenait prostrée à l'ombre, le visage sale et émacié, les cheveux hirsutes. La revoir hilare, le crâne rasé, et pétante de vie tenait lieu du miracle. Je me balance encore quelquefois dans le hamac de son sourire, berçant les illusions de notre efficacité. Mais plus que l'image de cette résurrection à la gloire de l'action humanitaire, je préfère la photo de Siratje. Je ne me rappelle plus l'avoir prise, ni l'avoir spécialement remarquée à la première vision de mes images. C'était mon fils adoptif éphémère, mon camarade de jeu préféré. Et je suis heureux que ce soit lui qui incarne l'irréductible caractère somalien. Je vois dans la noblesse du maintien de son corps amaigri, et dans son regard fier, le symbole de cette digne attitude dont j'aimerais faire preuve face à un tel sort. Sans être vraiment persuadé d'en être capable ! J'ai renvoyé par l'intermédiaire de Sarah, mes photos à leurs modèles. Et je sais que Siratje a apprécié la sienne. Je pense à lui parfois, reparti dans une longue errance, installant le campement d'un soir, et profitant d'une lune généreuse pour sortir de son léger baluchon, cette photo qui nous lie. Et la regarder tendrement avant de s'endormir.