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L'Oeil électrique #18 | Voyage / Chroniques du Bénin

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Par Malik Nejmi.
Photos : Malik Nejmi.

L'histoire d'un voyage est le conte du partage. Celui de l'éducatif, de la solidarité, des peines et des joies, des solutions de secours emmenées plein sac. La foi fait bon guide en Afrique, elle retient le photographe dans sa quête d'images, l'affronte aux si précieuses vérités. Car l'espoir naît du refus de la misère, d'un attachement à vouloir partager des réalités tangibles. Voir c'est aussi être à l'écoute, se rendre compte des systèmes internes à chaque société, des dynamiques permanentes auxquelles sont soumises les structures sociales pour la survie des hommes. Le Bénin se souvient du prix de sa chair, de ce "festin colonial" tant raconté par les vieux comme un devoir oral retenu par la mémoire. Epreuve-voyage, Dieu m'en dira tant et j'en saurai de ces "Dieu dort", "Dieu n'est pas méchant" ou encore "le stylo de Dieu n'a pas de gomme". Qu'est-ce que cela signifie ? Chez Aimé, il y a Dieu planté dans la cour, tel un protecteur sacrifié pour le bien-être de la communauté. Mais je me l'imagine un peu dépassé ici, à la lie d'un complexe d'homme blanc, ne sachant où donner, quoi donner ?
Cosmopolite réalité journalière d'un pays où l'on ne plante pas comme on abat, où l'infatigable souffrance enlaidit le touriste qui se détourne des malades mentaux ou ignore les estropiés affamés d'un regard sans égards. Le rôle du reporter est d'aller tout en bas, d'accompagner la vie des quartiers, des femmes, des paysans, de se rendre là où la démocratie a le plus besoin de s'exprimer. Question de fraternité, ou bien j'ai menti !
L'aventure humaine prend tout son sens quand on part avec son cœur. Les images d'Afrique ont trop donné à voir de misère, de honte et de guerre, d'enfants rachitiques accrochés aux cahiers tribaux des journaux, aux yeux endurcis des rapporteurs. Mon cœur est dur mais mes yeux pleurent, lassés que le monde n'accepte pas ce qu'il voit, repoussant l'évidente jeunesse ardente venue frapper aux portes de la conscience black pour crier : "Laissez-nous dire !" L'Afrique n'appartient pas aux photographes. "Yovo", le blanc, m'emmerde, parce qu'il n'est jamais celui que l'on croit, véhiculant l'image terrifiante du colonisateur, distributeur de bonbons ambulant, pachyderme bien nourri, gavé au nouveau dombolo (dernière danse à la mode) et blanchi à l'humanitaire. Mes premières impressions rassemblent un sacré bordel dont l'énigme serait : qu'est-ce que je suis venu faire ici ? J'appelle mon père et lui crie au téléphone - "Ca te plairait, il y a des terrasses comme au Maroc !"
Le garçon d'hôtel en face de moi acquiesce d'un sourire complaisant. Je suis là, à chercher mes racines, c'est évident, dans cet hôtel pittoresque qui longe la lagune mortelle de Cotonou, tout vole en éclat et mon destin réclame déjà la bonne arrivée, invitation fraternelle des béninois que je partage d'un regard posé sur la coupe d'eau que l'on apporte en signe de bienvenue aux heureux voyageurs.

La rue s'improvise, dessine des arabesques propices au regard photographique. Les rencontres peuvent être imaginaires, rêvées. Chaque ruelle est empreinte de ses racines culturelles, balançant dans l'air des couleurs incroyables mêlées de regards puissants qui se gravent déjà sur la pellicule, immuables. L'activité est impressionnante ; la vie semble danser, marquée   d'une convergence hallucinante de petits métiers et débrouillardises. J'ai quitté la France, les émeutes, les sans-papiers... Un certain malaise m'a fait partir, fuir pour me retrouver face à moi-même, en Afrique, terre promise pour mes sentiments les plus profonds. Ici, j'apprends à comprendre, à saluer le courage des femmes, à écouter la fatigue des petits, à saisir le recul de l'histoire et à en accepter les conséquences.
La misère a la main trop grande, comme si une génération disparue réclamait son dû à ceux qui l'ont blâmée, balayée humiliée dans sa dignité. Le regard ne meurt jamais. Les rencontres naissent et vivent de ces rapports humains et spirituels dans lesquels je déverse ma culture. Depuis la haute fenêtre des HLM où j'ai grandi, le cadre s'est peu à peu dessiné, resserré, pour aujourd'hui composer, là, avec ces doux instants que la vie m'accorde et la bonté des hommes que je rencontre.
Je passe mes premiers jours au port de pêche de la capitale, en compagnie de la communauté ghanéenne venue ici pour gagner quelques francs de plus. L'émotion passe, sans jamais reculer, au travers des discussions religieuses que nous partageons. Sur ce bras de mer défoncé, le respect a le geste social du pêcheur, de celui qui affronte la solitude de l'eau pour vous offrir à manger le soir venu. Dans cette petite maison de tôle ondulée où j'entre en m'inclinant, je sais déjà que je pénètre un monde familier. La femme habillée de noir revêt un foulard et sort une boîte en plastique de dessous un vieux meuble bancal. C'est alors que tout se mélange. Je revois ma tante Fatima, les bidonvilles de Rabat où les petites économies journalières étaient délicatement rangées, comptées et recomptées dans cette même boîte fragile. Les incantations déchirent le silence de la petite cour où nous nous sommes assis pour prier. Le chant de la femme s'élève dans l'air, me révélant des visions évocatrices. Les propositions fusent, m'interrogent, pour faire de moi le prêtre supposé de son village.
Je ressors un peu abruti et à moitié pétrifié, heureux d'être moi-même et non pas un fils de Dieu. J'ai retrouvé mon regard d'enfant le plus légitime. Le retour en zémidjan est vraiment appréciable. Accroché au dos du taxi-moto, l'image du bonheur m'apparaît de plus en plus fragile, fendue entre deux mondes. La vie quotidienne est un spectacle dans lequel est inscrit, dans une langue qui m'est étrangère, le symbole discipliné de la démocratie. Sur la terrasse de l'hôtel, je découpe enfin le premier fruit capable d'apaiser cette journée brûlante. Je pars demain vers d'autres initiations, d'autres concessions. Le récit de mes premières amitiés se lie déjà à celui d'un pays nourricier.

Abomey, terre rouge. L'harmattan, vent d'Ouest venu du désert, lève son voile pour laisser apparaître un paysage fantastique. Le soleil jaune vient se nicher sous les petites cours ouvertes sur la rue, témoin lui aussi des offrandes de proximité qui éveillent la ville. Nous sommes au cœur de l'ancien royaume du Dahomey, dans une région courtisée par

les Rois les plus puissants. La complexité de l'organisation sociale et civile du Bénin prend peut-être sa source dans cette architecture économique traditionnelle. La transformation harmonieuse des vestiges est illustrée par la coexistence d'églises, de temples et de mosquées dédiés aux divinités. Ainsi, ne vous étonnez pas de rencontrer un prêtre animiste ou un fétiche faire sa quête sur le marché, saisissant à pleines poignées les ignames et les graines de maïs des commerçantes. L'expression de vie communie avec la reviviscence des dieux étatiques, venus de loin pour rapatrier l'histoire. Chargé de missions fraternelles, chaque quartier possède son chef, chaque ville son roi, véritables hommes politiques capables de gérer les conflits et les besoins de la communauté.
Les palabres s'instaurent dans la maison Yemadje. Cette famille de tisserands traditionnels se rappelle aujourd'hui à la mémoire du défunt père, agite les drapeaux coutumiers aux sons divins des "Oyé ! Ton problème c'est mon problème !" lancés à tue-tête par la grande sœur. Les gongs incessants qui rythment les funérailles réveillent bientôt des arrachements partagés par tous. Roméo, le plus jeune des frères, ne comprend plus. L'état du souvenir est celui d'un adolescent conscient de la douleur de ses maux. L'esclavage a des répercussions physiques présentes dans toutes les célébrations. "Car enfin", me dit-il, "nous sommes des hommes. Nous devons nous comprendre." La lumière aère maintenant le vieux palais Béhanzin, partage le juste équilibre d'une pose photographique. J'ai ôté mes chaussures pour dire que je ne suis pas venu voler, mais prendre un peu de moi-même dans ce décor pénétrant.

Le train qui tchoutchoute jusqu'à Parakou démarre en toussant, surprenant tous les voyageurs encombrés par des bagages trop volumineux. Chaque arrêt, dans les villages avoisinant le chemin de fer, donne lieu à des courses impitoyables pour pouvoir vendre ses ananas, ses boules d'akasa chaudes ou encore des couvre-selles fluos tout droit venus du Nigéria voisin. Dans les wagons, la bonne humeur et les discussions animent le voyage. Il en est de même pour la pharmacopée de terrain. Les médicaments s'échangent à la vitesse incalculable du débit de ce grand marabout qui joue avec talent de la compassion de ses disciples. Jaune pour les rhumatismes, bleu pour l'asthme, vert pour les soucis... C'est l'arc-en-ciel malgré lui. Je regarde un moment les paysages défiler. Au milieu d'un champ de manioc, deux enfants me tendent chacun la moitié d'une mangue découpée, comme si, depuis mon siège, je pouvais me lever et saisir le délice qu'ils m'offrent de partager. Petite blague touchante d'un trajet culinaire irrésistible et généreux qui vaut bien les dix heures de tape-fesses que nous venons d'encaisser. J'aurais dû écouter le marabout vendeur de couleurs.

Le Nord offre des regards merveilleux, pleins de bonté et de sagesse. L'essence ici ne brûle que pour partir enseigner, vendre ses petits produits, ou encore tirer son voisin de marché jusqu'au prochain village. Je voyage avec les commerçants, entassé parmi les marchandises en haut des camions dix tonnes, à l'air libre. La misère ici semble être à son paradoxe quand on sait la richesse cotonnière et culturelle de ces régions longeant les chaînes montagneuses de l'Atakora.
La vie s'organise autrement, les activités étant respectivement distribuées pour chaque ethnie vivant ici. Je me fais "ambiançologue" des signes fraternels qui s'échangent, des instants aimés reçus en plein cœur. Les haltes peuvent durer des heures, le temps de charger un troupeau entier de chèvres dans trois malheureux paniers raccommodés, d'attendre sous de maigres ombres les incessants sacs de cent kilos défiler, pliant le dos des apprentis mécaniciens qui se démènent tant bien que mal pour ne pas renverser la moindre graine de ces charges meurtries. Le réconfort se fait attendre mais c'est l'euphorie quand un verger de cajous en fleurs déborde généreusement sur la route. La ruée sur le fruit rouge-tagada assouvit toutes les soifs. Il y a deux minutes à peine, ces gamins pouvaient crever sous le poids du travail. Les militaires qui siestent façon gendarmes à Saint-Tropez sur la sellette Peugeot qui leur sert d'accoudoir, se foutent pas mal du salaire des convoyeurs. La taxe aura le goût amer de l'inflation.
La résonance humaniste des situations fait appel maintenant à l'homme social derrière son appareil, jouant des séances photographiques comme d'un studio en plein air, vibrant aux émouvantes compositions du bonheur mué en image. Le miracle de la parole ouvre la porte aux images du cœur. Je suis là, entre ciel et terre, à contempler l'Afrique en marche, à calculer le possible espoir dans la course longiligne des femmes peules qui rentrent la nuit en chantant sur les pistes, le poids du monde sur la tête.
Ka Bénin baruka ! L'allégorie signifie la bienvenue à ceux qui naissent sur cette terre. Gravée sur le haut d'une porte, elle résume déjà la révolte silencieuse des peuples qui nourrissent l'enfant dans les champs de l'infortune. L'arrivée en pays somba inscrit déjà dans ma mémoire un idyllique mode de vie, liant la douceur écologique des cultures à la beauté silencieuse interprétée sur les visages. Ce sont les signes étranges des scarifications qui unissent l'homme à ses terres, le dessin de l'union étant représenté sur le torchis des habitations. La révolte de Kaba appelle encore à la sagesse, à la compassion des vieux qui se sont battus pour l'honneur de leur peuple. Car les sombas ont souffert du recrutement forcé des troupes françaises, se battant flèches contre fusils, pour repousser ces caravanes coloniales, jusqu'à devenir aux yeux de l'Occident un peuple sauvage, anarchique, surnommé les Kafiria ("infidèles" en arabe) par les musulmans qui s'aventuraient sur cette montagne. Les tatas, maisons fortifiées à étage, surgissent du paysage vert bocageux comme autant de regards appliqués à voir pour ne pas être vus. Jérôme, un jeune chasseur, lève les yeux au ciel, persuadé que l'avenir sera fondé sur l'interdépendance des régions et le respect des traditions jaillies de la mémoire collective. La promesse d'un monde meilleur reste brûlante comme le souvenir.