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L'Oeil électrique #22 | Photo / Jeanne & Jean

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Par Franck Courtel.
Photos : Franck Courtel.

Un rapide coup d'œil à travers la fenêtre et les rayons du soleil qui caressent la rosée cristallisée par le gel suffisent à me faire sortir pour fouler cette terre durcie et blanchie. Cela se passe en rase campagne bretonne, et c'est par cette matinée de décembre que j'ai rencontré Jean, le compagnon de Jeanne.
A vrai dire, je connais Jean, mais lui et Jeanne ne me connaissent pas. En fait, tout le monde dans le village les connaît car ils sont un peu différents, il faut le dire. Lors de ce premier échange, Jean devait alors s'occuper des chevaux d'un propriétaire parti en vacances. Le dialogue se fait facilement ; il m'explique sa tâche. Il a un œil de verre ; ça déstabilise un peu. Jeanne attend dans la voiture, un journal plaqué sur le pare-brise de la Diane fourgonnette : elle a mal aux yeux ; le soleil d'hiver est bas et éblouissant.
La confiance s'établit assez vite et je prends la première photo : tous les deux dans la voiture, Jean à l'arrière-plan et Jeanne, que la ceinture traverse.
Dès lors, je suis retourné les voir régulièrement. Ils vivent en caravane sur un terrain vague entouré de joncs et de genets, truffé de lapins. Une horde de chiens inoffensifs m'accueille et Jean m'offre un Porto dans un verre sorti du fatras qu'ils sont seuls à connaître.
Une petite cabane fait office de cuisine ; là se trouve le fourneau de bois. Les ustensiles sont noircis par la fumée qui pique les yeux. ?a fait déjà très longtemps qu'ils vivent là. Pas d'eau courante, pas d'électricité : "On est bien ici .On vit avec le soleil ! " me dit Jean.
20 ans de vie commune comme ouvriers agricoles à sillonner les campagnes, à écumer les récoltes de pommes de terre, de haricots, et de "cocos" paimpolais (une espèce de gros haricot blanc), en France et à Jersey. 20 ans de leur vie dans les champs. D'ailleurs, pour boucler ses fins de mois, Jean n'hésite pas à travailler encore comme saisonnier malgré son âge avancé. "Je montre aux jeunes comment faire !"
C'est finalement la vieillesse qui aura eu raison de leur envie de bouger et de ne pas se fixer. Jeanne et Jean ont élu ce flanc de vallée pour s'installer, pour "poser leurs caravanes".
Ces conditions de vie sont plus rudes à supporter pour Jeanne, de 15 ans l'aînée de Jean. Des problèmes de santé commencent à se faire sentir. Une assistante sociale vient les voir régulièrement pour les aider dans leurs démarches administratives, mais c'est principalement Jeanne qui s'en préoccupe - et ça l'inquiète, car elle n'y comprend pas toujours grand chose : elle me demande de l'aider à chaque fois que je leur rends visite. Malgré une énergie étonnante pour son âge, je la sens lasse de livrer ce combat pour la vie. Je la sens usée.
Elle décidera de nous quitter en janvier 2000, suite à une opération de la cataracte. Je ne l'apprendrai qu'en mars, de retour de voyage. Elle avait plus de 85 ans. C'est étrange. A l'annonce de cette nouvelle, je me demande si l'on peut choisir entre rester ou partir. Jeanne m'avait en effet parlé de cette opération et m'avait confié qu'elle n'en reviendrait sans doute pas…
Jean m'emmène alors au cimetière, situé à 2 kilomètres de là. Il apporte des jonquilles qu'il a achetées au marché ce matin-là. Grave et fataliste, Jean ne laisse rien transparaître de son émotion : "C'est comme ça. C'est la vie ! Elle est bien là où elle est, elle a un bon emplacement au cimetière. Je vais la voir une fois par semaine !"
Je suis assez frappé par le recul qu'il peut prendre face à la situation ; je pense qu'il respecte tout naturellement la vie et son cycle en dépit du manque causé par la disparition de Jeanne. Une autre vie se profile. Jean ne mange plus dans le cabanon. Jean ne veut pas pleurer. Il sort voir ses amis avec la nouvelle voiture qu'il a achetée au garagiste du village : la Diane de ses voyages avec Jeanne est elle aussi fatiguée.