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L'Oeil électrique #25 | Musique / Fanfares : L’Occidentale de fanfare

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Par Katell Chantreau.
Photos : Gaël Leny.

Entreprise de déménagement Gascogne-Bretagne

Si vous croyez que le vert de gris ou le noir uniforme sont les couleurs attitrées des fanfares, alors vous ne connaissez pas encore les fanfares beaux-arts qui ont fait leur apparition dans les années 70. Francis Mounier, autodidacte de la clarinette et du saxo, en est. Ancien de la Compagnie Lubat et du Kakal Band, il a fondé en 1997 l'Occidentale de Fanfare, un collectif de musiciens issus du jazz, de la musique traditionnelle gasconne ou bretonne, et prêts à revêtir les costumes de la fanfare pour titiller les farandoles.

Quelles sont les traces de tes expériences musicales passées dans ce que tu fais aujourd'hui avec l'Occidentale de fanfare ?
Toutes les traces : le travail de l'instrument, le travail sur la différence entre la rue et la scène. Avec le Kakal Band, j'ai fait 15 ans de musique de rue, on a créé plein de spectacles pour enfants, tous publics, fait des raids de comptoir, des spectacles de scène. Il fallait transposer ce qu'on jouait dans la rue pour le mettre sur scène avec les contraintes de la sonorisation. La Compagnie Lubat est une grosse locomotive à l'origine d'un tas de rencontres dans le Sud-Ouest et nationalement, et en recherche perpétuelle de ce qu'est la musique : pourquoi ça touche les gens ? Qu'est-ce que l'improvisation, l'improvise-action ?

Comment est née l'idée de l'Occidentale ?
J'ai eu envie d'écrire de la musique pour des instruments à embouchure comme le tuba, le trombone. Je voulais aussi entendre une palette d'instruments qui ne disposaient pas nécessairement de répertoire, et notamment le fifre, très présent dans la musique traditionnelle gasconne, et la bombarde, le biniou (cornemuse bretonne). J'ai alors commencé à échantillonner tous les instruments sur mon ordinateur, me fabriquant tant bien que mal un outil de travail. Et j'ai cherché. Quand je me surprenais à danser pendant deux heures, je me disais que ça pouvait tourner et imprimais les partitions. Après, c'est comme quand tu inventes une machine, une fois mise en action, elle ne marche pas du tout comme tu l'avais imaginé.

Tu composes donc à partir d'un ordinateur ?
Oui. J'enregistre note par note de vrais instruments. A chaque note correspond un programme et une touche du clavier. C'est l'oreille qui me guide. Et ça tombe bien puisque la musique traditionnelle est une musique de transmission orale. Je la transmets ensuite à mes copains sur partition pour gagner du temps, mais je fais toujours une cassette et essaye de leur passer le timbre oralement. On fait les premiers enregistrements : "Putain ! ça vaut rien". Alors il faut continuer avec ce truc, et à force, on arrive à parler de la même chose.

A L'Occidentale, qu'avez-vous retenu de la musique gasconne traditionnelle ?
En Gascogne, il y a un orchestre qui participe traditionnellement à toutes les fêtes : la Ripataoulère. Mais elle a été mise sur la sellette pendant une bonne trentaine d'années, remisée au placard pour ringardise, la danse et les fifres avec. Les fifres, des flûtes en bois au son très aigu, étaient au centre de la Ripataoulère. On a repris ce son. Maintenant, il y a des écoles de fifre qui retrouvent cette musique.

Tu es originaire de Gascogne, comment as-tu découvert la musique bretonne ?
Je ne connaissais pas du tout la musique bretonne, mais je voulais faire apparaître ses instruments. La cornemuse, la bombarde, les caisses claires écossaises ont des sons que je n'avais pas du tout intégrés. De même pour les phrases, leur équilibre, la gestuelle de la musique, pourquoi ça nous donne envie de danser ? C'est très précis. La première fois que j'ai écouté de la cornemuse de près, c'était à côté de Rennes, le couple Baron-Anneix. Au même moment, il y avait une fanfare de rue de Morlaix que l'on croisait souvent, ZAP, autour de Jean-Louis Le Vallégant (sonneur de bombarde et de saxophone). Je l'ai sollicité pour me faire rencontrer des musiciens qui seraient intéressés par mon projet. Il m'a présenté des gens du bagad de Saint-Nazaire (1) qui avaient une ouverture d'esprit assez grande pour vouloir tenter le coup. Aux premières répétitions, on était vert du son qui sortait ! Il y avait des sons de toute sorte : des sons très ronds, d'autres directifs, d'autres qui ne se jouent que dans des attaques piquées, d'autres plus pleins. On pouvait imaginer tous les délires. L'objectif était une musique qui fait bouger, qui te donne envie de danser.

Quelle est la place de l'improvisation dans la musique de L'Occidentale de Fanfare ?
Elle est en train de pointer le bout de son nez. J'écris la musique, mais laisse des plages pour l'improvisation. J'encourage toujours les initiatives : "Laisse tomber ta partie et joue ça maintenant." Ça serait bien d'arriver dans des plages où plus personne ne comprend plus rien. C'est une manière de se mettre en danger, pas gratuitement, mais pour trouver des trucs instantanément qui nous surprennent, car de ces surprises naissent des moments magiques. Des trucs venus de très loin, enfouis, qui font partie du vécu du groupe et des individus, qui ressurgissent de manière musicale sans que l'on sache pourquoi.

Les cuivres sont rôdés à ce genre d'exercice, mais l'impro n'est guère répandue en musique traditionnelle...
Les instruments traditionnels y viennent aussi pourtant. Ronan Le Gourierec doit être l'une des seules bombardes en Bretagne qui joue d'une manière tonale et non pas modale, comme ça se fait en musique traditionnelle. Il aborde ça avec une espèce de prototype, il est allé voir son luthier et lui a dit : "J'aimerais bien une clé ici pour faire cette note..." Il s'intéresse de près à son instrument pour le faire évoluer et pouvoir réaliser ses envies. Ainsi il rejoint la famille du jazz en venant complètement du traditionnel. Gwenn Goulène, qui joue de l'accordéon, a écrit quelques morceaux. Il est arrivé une dizaine de fois avec des partitions différentes, faisait des retouches, découvrait ce que c'est que d'écrire pour un gros truc.

Quinze musiciens sur scène : une telle formation ne doit pas être simple à gérer...
C'est un drôle de boulot d'organisation que j'essaye d'éviter. Mais quand tu es "chef", même involontairement, les choses passent par toi à un moment donné. Il faut faire en sorte que les décisions soient prises le plus démocratiquement possible. Je ne me vois pas en chef autoritaire, à filer des ordres et considérer les musiciens comme des exécutants. C'est là que l'on rejoint l'idée de fanfare associative. Les fanfares beaux-arts sont nées de l'idée que les gens ont la même capacité à répondre à des questions et à prendre des décisions. Dans la fanfare traditionnelle, calquée sur le modèle militaire, il y a un chef qui donne les ordres et de ce fait, la musique militaire, tout efficace qu'elle soit, reste figée. Au contraire, dans la fanfare beaux-arts, chacun amène sa personnalité, son savoir, c'est un moyen pour les gens de faire connaissance avec eux-mêmes, de mettre leur grain de sel dans quelque chose en train de grandir. En France, "the" fanfare associative qui draine ce courant de pensée, c'est la fanfare de Douarnenez qui a monté le festival A bout de souffle. Ce sont des gens qui très tôt ont su fédérer tous les courants de fanfares beaux-arts, fanfares associatives, et ensuite, fanfares de scène.

L'Occidentale de Fanfare est plutôt une fanfare de scène ?
Oui, la scène est le prolongement des enregistrements que l'on fait. En montant sur scène, on doit faire la même chose : c'est un groupe de musiciens qui représente un collectif avec une façon de se comporter collective, des réactions collectives, ce n'est pas chacun dans son coin. On est en alerte rouge. Dans la rue, tu as beaucoup plus de marge de manœuvre dans le fait d'aller vers les gens ou simplement de parler avec quelqu'un qui est à côté de toi... On a privilégié la scène pour des questions de sonorité. La rue et la scène sont deux écoles différentes qui se rejoignent. Moi j'ai un petit faible pour la rue, mais je pense que l'Occidentale n'y est pas encore prête parce que, dans la rue, contrairement à la scène, il faut se démarquer des gens : costume obligatoire, soit uniforme type bagad, soit des costumes qui caractérisent les individus, et dans ce cas, le théâtre s'ajoute à la musique. Il faut une histoire.

Est-ce facile de trouver des scènes où jouer ?
Non, ce n'est pas évident. On a déjà fait beaucoup de gros festivals et de salles, et les programmateurs hésitent à nous programmer une nouvelle fois si on n'a pas d'actualité, de disque nouveau, de création, même si les concerts ont très bien marché. Il y a beaucoup de groupes et, si tu n'es pas chapeauté par une major qui fait une promo à grande échelle, c'est dur. L'underground des années 80 avec Boucherie Production, tout le courant alternatif, c'est fini, il n'y a plus que des gros trucs. C'est plus difficile de durer. Pourtant, c'est à force de rabâcher que ça rentre et que ça laisse une trace, et c'est ça la culture. Sinon, ça reste un produit.

Vous jouez parfois avec d'autres formations ?
On a fait des opérations avec des groupes amateurs, le bagad de Saint-Nazaire, la fanfare A bout de souffle, des harmonies dans le Nord. Ce sont plus des opérations de sensibilisation que de création ou de diffusion. Dans le Nord, un gamin qui apprend la clarinette à l'école de musique, joue à l'harmonie deux ans après. Là, il ne joue que des transcriptions, plus ou moins intéressantes, mais il ne s'éclate pas. On est allé foutre un peu le bordel là-dedans en leur permettant de jouer avec nous notre répertoire et en les amenant dans une histoire nouvelle pour eux. On relègue les pupitres en coulisse, on joue par cœur, debout, et on essaye d'ouvrir les yeux, les oreilles, de manière à communiquer, à essayer de retrouver des moments jubilatoires d'une grosse soirée à trois heures du matin où ça chauffe bien.

En France actuellement, quelles sont les fanfares qui te plaisent et est-ce qu'elles explorent des domaines différents ?
Il y a plus de deux cents fanfares actuellement, en France. La plus connue, c'est Ceux qui marchent debout. J'aime bien Les Chevals aussi qui sont en train de trouver des sons très intéressants avec des coquillages, c'est très beau. J'ai vu la semaine dernière une fanfare des pays de l'Est, Cocochina, où plus tu joues vite, mieux c'est. Tu es complètement emballé par les cinq premiers morceaux, mais au bout d'une heure, ça s'essouffle. Dans un spectacle, c'est bien quand il y a des moments où ça monte, d'autres où ça baisse et il faut relancer la machine. Par contre, je suis époustouflé par la technique instrumentale des mecs. Mais d'un autre côté, la technique me fait chier. C'est bien qu'il y ait des conservatoires, mais ça construit des musiciens faits pour obéir et non pour penser, des gens qui se laissent guider par leur chef. Nous, quand on parle de fanfare, chacun va essayer d'avoir sa propre identité. Pour moi, c'est la fanfare Musique à bras, avec un spectacle qui s'appelait L'Avant garde républicaine, qui a provoqué un déclic il y a une quinzaine d'années. Leur façon de faire avec les costumes était parfaitement juste et leur musique complètement éclatée. Nous, le Kakal Band, quand on les a vus, on est restés scotchés et on a tout pompé en y mettant notre propre musique.

Comment expliques-tu le succès actuel des fanfares ?
Ça s'inscrit dans le courant des spectacles de rue, de la politique culturelle depuis 1981. Il y a eu pas mal d'argent investi, tu n'as qu'à voir le nombre d'intermittents du spectacle. On est beaucoup et c'est bien. Je crois aussi qu'il y a un courant post-alternatif vachement bien : on s'est rendu compte, par exemple, qu'on pouvait chanter ce qu'on voulait et comme on voulait. L'une des chansons des Astiaos de Agen, c'est "Ferme ta gueule... Johnny Hallyday, ferme ta gueule Johnny Hallyday..., allez tous ensemble", c'est rigolo, c'est ça la fanfare. Si tu veux voir plein de fanfares, tu vas à Gif Faisansac, dans le Gers, le week-end de la Pentecôte, et là, il y a de sacrés oiseaux. C'est de la tauromachie, mais en même temps, il y a le côté bandas. Ça a pris des proportions énormes. Les musiciens arrivent à un deux ou trois, ils forment une fanfare éphémère et ça joue incroyable. Ceux qui marchent debout, c'est vraiment ce courant-là, feria, mais feria Sud-Ouest, pas Nîmes. Le Sud-Ouest, c'est plus sauvage !

(1) Orchestre breton né dans les années 50 sous l'influence des bagpipes écossais qui joue essentiellement dans la rue et dont les instruments principaux sont le biniou, la bombarde et les percussions.