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L'Oeil électrique #28 | Littérature / Jean Debernard

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Par Delphine Descaves.
Illustrations : Vincent Pautonnier.

Jean Debernard a longtemps été libraire à Montpellier, mais dans sa jeunesse, il fut sous-lieutenant en Algérie, en 1956, ayant interrompu pour cela ses études de philosophie. C'est cette part algérienne de sa vie, ineffaçable, qu'il a voulu raconter dans Simples Soldats. Jean Debernard ne se considère pas comme un historien, encore moins comme un "spécialiste" de la guerre d'Algérie. Mais il a voulu témoigner ou même plus simplement raconter, sans manichéisme et sans rancœur envers une France meurtrière ou glorieuse, ce qu'a pu être cette "sale guerre".
Notre entretien, téléphonique, s'est déroulé sereinement. Sans jamais se départir d'un calme teinté d'humour poli, légèrement pince-sans-rire, Debernard m'a conté son histoire de la guerre d'Algérie, qui fut celle de beaucoup d'hommes de sa génération.(*)

Quelles raisons vous ont poussé à écrire Simples Soldats ?
J'étais libraire indépendant, avec ma femme et deux ou trois personnes. J'avais déjà écrit pour moi, des souvenirs, de petites histoires, que je n'essayais jamais de terminer ; et puis un jour, avec un ami dessinateur à qui j'avais raconté quelques anecdotes de cette guerre d'Algérie que j'avais vécue, on a essayé de faire un projet de bande dessinée, qu'on a présenté à différentes maisons d'édition, aux environs de 1984. Ce projet a tantôt été accueilli favorablement, tantôt refusé, pour des raisons différentes. Certaines maisons d'édition, comme Castermann, la trouvaient trop gauchiste, ce qui m'a toujours paru curieux, parce qu'elle ne faisait que dire la réalité. Par ailleurs, Guy Vidal, directeur chez Dargaud (et mort il y a quelques mois) qui avait lui-même réalisé des scénarios sur la guerre d'Algérie, nous avait promis de nous recevoir. Là il nous a dit, en gros : "vos histoires m'ont passionné, mais je ne les prends pas et je vais tout faire pour les empêcher de paraître car la guerre d'Algérie je la garde pour moi". C'était pour lui une sorte de chasse gardée, ce sujet. Là-dessus, l'histoire a été prise par les éditions Milan, avec qui nous avons signé un contrat. Et puis les péripéties de l'édition ont conduit Milan à changer de diffuseur et à prendre Casterman, et on a donc été refusés.

Refus motivé par ce malaise autour de la guerre d'Algérie ?
Il ne faut pas en parler, ou en tout cas pas de cette façon-là. Sur la guerre d'Algérie on trouve souvent deux approches : ceux qui ne veulent pas qu'on abîme une certaine image de la France et ceux qui ne veulent pas qu'on dise autre chose sur ce conflit que la torture et l'horreur.

Une vision manichéenne : soit la "grande" France, soit la France pourrie, l'Etat assassin.
Oui, c'est exactement cela. Une des histoires d'Algérie est cependant parue sous le nom de Feuilles de Routes et a été éditée chez Climat. J'ai ensuite écrit et fait paraître un roman, Edmond Comat, deuxième classe, qui m'a valu la visite de Hubert Nyssen, le directeur de Actes sud, à qui j'ai ensuite envoyé de petits bouts de textes. Mais lui attendait toujours quelque chose de plus important. C'est à ce moment que l'Humanité et le Monde ont évoqué, en juin 2000, la question de la torture en Algérie, avec le témoignage de cette femme algérienne, Louisette Ighilahriz (1). Ce témoignage m'a beaucoup touché. J'étais en quelque sorte "heureux" qu'enfin on puisse en parler. En même temps j'étais un peu blessé et agacé de voir dans le Monde : "l'armée française a torturé en Algérie, l'armée française a violé en Algérie" et je disais toujours "non, il y a plein de fois aussi où de braves types ont dérapé, et qui ont souffert, ne se sont peut-être jamais relevés de cette guerre" ; à ce moment-là donc de retour de la polémique et de regain du travail de mémoire, je me suis mis à écrire doucement. Je voulais dans mon livre que ce soit un collectif qui parle, pas que ce soit des souvenirs ni le Journal de quelqu'un ; je voulais que ce soit cette section dans laquelle j'étais, qui parle collectivement.

D'où l'absence du "je". Par ailleurs, pourquoi un récit aussi court, ramassé ?
Je ne voulais aucun commentaire, aucune "morale", quelle qu'elle soit. Je voulais dire les choses telles qu'on les avait vécues et d'abord parce que les commentaires, sur le moment on ne les fait pas, c'est après qu'on réfléchit. Sur le coup, puisque c'était moi leur sous-lieutenant, quand je gueulais "non, on ne le fait pas" je n'avais pas le temps de leur expliquer pourquoi on ne le faisait pas. Après, quand ils me demandaient pourquoi je m'étais mis en rogne je leur expliquais qu'il y a des choses qu'un humain ne fait pas même s'il en est très capable. J'ai écrit assez rapidement, pendant l'été 2000, le bouquin, qui s'appelait alors César le chien et un ami ayant lu le manuscrit m'a dit : "ton texte est bon, il n'y a que le titre qui est con" ce qui est vrai, il y avait un petit côté "Gédéon le canard" pas très heureux ; Nyssen à qui j'ai montré le manuscrit m'a juste dit : "rajoute l'histoire du chien".

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour écrire cette histoire ? Est-ce le témoignage de Louisette qui a fait émerger en vous cette mémoire ?
Ce n'était jamais parti mais il est vrai que ce témoignage bouleversant a eu sur moi un impact décisif. D'ailleurs Feuilles de route, déjà, était un hommage aux femmes algériennes, qui ont été admirables dans cette guerre. Je trouvais bien aussi que Louisette cite Massu, Bigeard, Graziani, ces types qui sont des fous, pas Massu, qui, lui, a compris qu'il s'était complètement fourvoyé, mais Bigeard, qui est un menteur et un comédien.

A ce sujet, considérez-vous Simples soldats comme une pièce à apporter à l'histoire franco-algérienne ? Ce livre a-t-il cette fonction-là, contre la parole de menteurs ?
C'est une ambition à laquelle je n'ai pas songé mais il est vrai que j'ai reçu un courrier énorme, de gens qui m'envoyaient des photos de là-bas, et me disaient "nous aussi on a été des salauds de soldats mais on a ouvert une école", en joignant une photo de l'école. Quarante-cinq ans après, ces gens n'ont rien oublié ; c'est cela que je reproche un peu au travail de Patrick Rotman (2) que je respecte par ailleurs : que tout soit puisé à la même source, chez des rappelés dont certains à l'évidence sont ou étaient des malades.

Vous montrez pourtant dans votre récit comment de jeunes soldats, plutôt braves types au demeurant, torturent collectivement un berger algérien, lors d'une soirée de folie collective…Cette horreur a donc bien pu être possible, en dehors de cerveaux malades.
Oui, à certains moments, s'il n'y avait aucun frein dans l'entourage, tout pouvait basculer. Des jeunes arrivaient, venus remplacer de plus anciens malades ou fatigués, et il y a toujours dans un groupe de garçons (en sport ou plus encore dans l'armée, où c'est exacerbé) ce côté "les anciens" et les "nouveaux" ; le nouveau veut essayer vite de jouer les anciens et les anciens veulent montrer qu'ils sont des durs. Heureusement ce soir-là, que je raconte, certains s'en sont rendu compte, et l'un des anciens est vite venu m'appeler. Ils avaient bu aussi, hélas, ils buvaient beaucoup ; et encore, nous, buvions sans doute moins que d'autres qui restaient toujours dans les mêmes postes sans jamais bouger.

Comment situez-vous votre propre travail par rapport à d'autres œuvres sur le sujet qui ont été écrites ou réalisées comme celle d'Henri Alleg ou celle de René Vautier (3) ?
Avoir vingt ans dans les Aurès mais il avait un côté révolté que nous, nous n'avions pas. En ce qui me concerne, je ne rechignais pas au travail de soldat, aux patrouilles à faire ; ça m'emmerdait mais je le faisais, sauf les moments où je sentais que tout le monde avait le moral dans les chaussettes et là je décidais qu'on ne sortirait pas. Par contre ce que je n'acceptais pas à travers ce travail de "soldat républicain" - je crois à une armée venant du peuple - c'est qu'on fasse faire à ces jeunes conscrits des gestes et des actes épouvantables.

Envisagez-vous de continuer à écrire sur l'Algérie ou estimez-vous que vous avez dit "ce que vous aviez à dire" ?
Ce qui m'intéresse, c'est de toucher les lecteurs, aussi bien ceux qui comme vous n'étaient pas nés quand ça a eu lieu, que ceux qui ont connu ou fait cette guerre. J'écrivais d'ailleurs quand j'étais là-bas, le matin après les nuits de garde ; malheureusement ce carnet que j'ai réussi à ramener, je l'ai perdu il y a deux ans. C'est gênant pour certains détails précis ou certaines anecdotes. J'aurais pu raconter par exemple nos premiers moments, quand on se paumait parce qu'on avait de mauvaises cartes. On ne comprenait rien aux lieux, aux gens : on en rencontrait, on leur faisait des signes, certains détalaient comme des lapins en nous voyant, d'autres ne bougeaient plus, comme si on allait les massacrer sur place. Un autre jour, on était en 1956, on m'a dit "votre unité va avoir des supplétifs, il y en aura deux ou trois pour votre section". Les supplétifs - le terme de Harki (l'œil électrique, # 24) est venu plus tard - étaient, d'après ce qu'on m'avait dit, soit d'anciens tirailleurs algériens qui avaient terminé leur contrat mais qui revenaient un peu comme ça, soit des jeunes qui cherchaient à se faire un peu d'argent. Un des gradés m'a dit : "Quand vous leur confiez des armes, vous la leur donnez le matin et vous la leur retirez le soir." Vous imaginez la relation de grande confiance que ça établit… Je vois encore les camions monter, (nous étions en haut d'un col, entre la Tunisie et l'Algérie, coin complètement désertique) les types masqués par la bâche arrière descendre ; nous, regroupés pour les accueillir, et un de mes types me dire : "merde alors c'est comme ça que j'imaginais les fellaghas." (combattants algériens pour l'indépendance de l'Algérie.) On sentait bien, déjà, qu'on était dans une situation piège, et là on se demandait concrètement comment on allait les reconnaître, les fellaghas…Ils descendaient, certains avaient une veste militaire, ou de chasse, un pantalon saroual ou plus militaire. On nous a donné pour eux des armes qui étaient lamentables, qui avaient fait la guerre de 14, des armes qui pouvaient tirer mais qui pour recharger, demandaient 30 secondes, alors que nous, on avait quand même des armes automatiques. Donc voilà notre premier contact ! D'ailleurs en 1955, 56 la situation en Algérie était curieuse, c'était des espèces de combats de maquisards, pour nous qui en France, dans nos régions du Limousin, avions connu le maquis, ce coup-là on était du mauvais côté ! Moi qui avais vu brûler Oradour quand j'avais douze ans, j'avais l'impression qu'on nous demandait de recommencer Oradour… La Seconde Guerre mondiale n'était pas loin du tout !

Vous dites aussi, que sur ce territoire soi-disant français, il y avait des domaines entiers de non-communication, liés tout simplement à la méconnaissance de la langue !
Dans certains coins, ce n'était pas seulement parce qu'ils refusaient de parler français ; les gosses, même s'ils avaient été scolarisés, ne savaient pas grand-chose de notre langue, et là des populations kroumirs (4) entières ne disaient pas un mot de français. On était vraiment en pleine montagne, pas peinards dans une ville comme Bigeard et ses types qui eux, vivaient à La Cale, à 50 kilomètres de nous et arrivaient six ou sept heures après qu'on les ait appelés, ce qui nous laissait largement le temps de nous faire massacrer. On avait parfois le sentiment d'être une chèvre au poteau, qui tourne autour, et se dit : "le temps que Mr. Seguin arrive, j'ai le temps de me faire bouffer dix fois !" Dans des villages comme Lacroix, en partie démoli, la présence occidentale autrefois importante, était encore palpable. Il restait l'église, construite dans les années 1945 et nous servait de dépôt de munitions. Il y avait une mairie, mais il ne subsistait de la présence européenne qu'un garde forestier, qui traitait tout le monde en esclaves et embauchait les Algériens pour la récolte de chêne-liège. De temps en temps, quand les autorités venaient, elles faisaient distribuer à la population locale des tracts bilingues leur disant que les fellaghas leur mentaient et là, le garde forestier paradait, il était aux côtés du capitaine ou du commandant qui menait cette opération de propagande.

La question que je me posais aussi est celle de la responsabilité individuelle : une fois revenus chez eux en métropole, les "simples soldats" pouvaient-ils se cacher derrière la raison d'Etat ou devaient-ils affronter leur propre culpabilité ?
Je considère qu'on est toujours responsable de ce que l'on fait, à moins d'être complètement dévissé… Mais normalement les fous, les malades sont repérés, sortis du rang, on les oriente vers un hôpital, et ceux qui pètent les plombs en opération, il faut les écarter. On ne peut pas éternellement se cacher derrière la responsabilité d'autrui. Pour moi, se défausser de sa responsabilité, c'est ne plus tout à fait être humain. En même temps je ne veux jeter l'anathème sur personne. Mais dire pour se rassurer : "on avait 20 ans…" non, soyons sérieux, on avait 20, 24 ans, on savait très bien ce que l'on faisait.

La question se pose en effet, quand on vous lit comme quand on lit Henri Alleg, de ces hommes qui ont dû affronter leurs souvenirs…
Je trouve très bien qu'aujourd'hui il y ait un accompagnement psychologique quand il y a un attentat ou une catastrophe, on peut parler, se libérer. Mais à l'époque, ce type de soutien n'existait pas du tout. Moi j'ai essayé quatre voies : mes amis d'études - qui eux avaient continué leurs études (plus âgés que moi, ils n'étaient pas partis, et du coup j'étais en retard) - m'ont clairement laissé entendre à mon retour en juillet 1957, que je les emmerdais. J'ai ensuite écrit une très longue lettre au général de la région dont je dépendais, où je lui disais notamment que ce n'était plus la peine de me convoquer à des périodes militaires, que je n'irais jamais, que si mon pays était en danger je repartirais, mais je lui faisais un bilan terrible de l'état des officiers. Il a dû recevoir cette lettre puisque je n'ai pas été convoqué mais il ne m'a jamais répondu. Je suis aussi allé voir l'évêque de Limoges, je pensais qu'il m'écouterait. Il avait eu une attitude assez courageuse avec Oradour, enfin, un peu moins deux mois auparavant, quand il avait présidé aux obsèques de Philippe Henriot, assassiné (5)…mais bon, la milice l'avait interné 15 jours, il s'était donc refait une virginité. Je lui demandais ce que nous, chrétiens, pouvions faire ou penser de ce qui se passait en Algérie, je pensais "vous, les évêques, vous devez parler, vous prononcer". Il m'a sermonné, me disant qu'il avait été invité à dîner avec d'autres évêques par Bertrand Lacoste, ministre résident en Algérie, et député de la Dordogne. Il m'a affirmé que Lacoste, quoique socialiste, était très bien - j'avais beau lui dire que j'étais moi aussi socialiste, qu'on pouvait être socialiste et injuste et qu'il fallait cesser de considérer les choses sous un angle aussi réducteur - et il m'a dit que j'étais tombé sous le coup d'une propagande. Puis il m'a sommé de me taire et m'a raconté sa guerre à lui, celle de 1917, dans les Dardanelles. Le gars un peu piaffant que j'étais en est ressorti secoué. Quant à mes parents, mon père ne parlait jamais de ces choses-là, il avait été une sorte d'officier de réserve heureux, il adorait l'armée en temps de paix, il était musicien et aimait les bals de garnison, ce genre de truc, il avait un bel uniforme ! Avec ma mère on en a parlé, mais beaucoup plus tard.

Comment expliquer un tel tabou, quand les Américains par exemple font une catharsis si réussie de leur guerre au Vietnam par le biais du cinéma ?
Les Américains savent faire du cinéma, quitte à forcer le trait, car je ne pense pas que toute l'armée américaine ait été ce que décrivent Apocalypse Now ou Full Metal Jacket. Ils se sont aussi trouvés des héros positifs, à la Rambo. En France on avalait ce genre de films dès la fin de la guerre. Pourquoi n'a-t-on jamais été capables de faire Les sentiers de la gloire ? Nous on fait les Croix de bois, on a une psychologie "à la mitraille ennemie, offrons notre poitrine" et avec la guerre d'Algérie, ça devient plutôt tabou, sauf Avoir 20 ans dans les Aurès - ou alors c'est la version de Rotman. Bref on est un peu dans la schizophrénie, ou c'est tout noir ou c'est tout blanc.


(*) Jean Debernard est décédé le 11 juin 2003.

(1) Lisette Ighilahriz, jeune kabyle, dite "Lila" de son nom de guerre, est militante du FLN quand elle se fait arrêter à l'âge de 21 ans par l'armée française, sur ordre de Bigeard et Massu, en septembre 1957. Suivent trois mois de tortures quotidiennes, pratiquées par Massu, Bigeard et Graziani, pratiques que l'Etat français n'ignorait pas. Elle est sauvée de la mort par le commandant et médecin militaire Richaud, qui la fait soigner, puis emprisonner pour la faire échapper à ses tortionnaires. Elle est libérée au moment de l'indépendance de son pays en 1962. Dès 1957 cependant quelques rares voix se sont élevées dans l'armée, comme celle de Jacques de Bollardière. Ce dernier, dès cette époque, mit en garde l'armée contre les dérives inhumaines de telles pratiques. Quant au général Massu, il a reconnu en juin 2000 que la torture "n'est pas indispensable en temps de guerre, on pourrait très bien s'en passer."

(2) Patrick Rotman : journaliste et écrivain ; en mars 2002 il propose aux Français une enquête scrupuleuse sur la guerre d'Algérie, grâce à un travail sur des documents d'archives, des images d'actualité de l'époque, et surtout des dizaines de témoignages (appelés, harkis, responsables politiques) auxquels il donne la parole, pour que nous comprenions mieux la manière dont a été menée cette guerre qui dura huit ans. Ce long travail documentaire a pris une forme écrite (aux éditions du Seuil) et filmée, sous un même titre : l'Ennemi intime.

(3) Henri Alleg : journaliste, directeur du journal Alger républicain, seul quotidien de langue française à donner parole aux tendances de l'opinion démocratique algérienne. Arrêté puis torturé par l'armée française, il raconte ce traumatisme dans un livre, La Question. (L'œil électrique, # 23)
René Vautier est réalisateur, indépendant et militant, de films pour la plupart documentaires. Son œuvre a été très souvent censurée en raison des sujets, brûlants ou tabous, auxquels il s'attaquait ; parmi eux, le colonialisme et particulièrement dans Avoir vingt ans dans les Aurès, la guerre d'Algérie. (L'œil électrique, # 13)

(4) Kroumirs : population de pasteurs sédentarisés, vivant en Kroumirie, région montagneuse mais très arrosée, de l'Algérie orientale et de la Tunisie septentrionale.

(5) Philippe Henriot (1889-1944) : homme politique d'extrême-droite ; collaborateur actif de la politique du Maréchal Pétain, Secrétaire d'Etat à l'Information dans le gouvernement Laval, il a été exécuté par la Résistance peu avant la Libération.


Simples soldats
1955, 1956 : A la tête d'une petite unité, paumée à Lacroix en Algérie, se tient Enne, le sous-lieutenant. Gradé, il doit donner les ordres et il accepte de le faire, sans forfanterie et sans faiblesse. Les journées passent, ponctuées par quelques expéditions aléatoires et hasardeuses, par l'arrivée de César, le chien berger allemand, devenu la coqueluche de ces hommes. Pendant un temps, les appelés sont occupés à la création d'une école pour la population locale, qui remporte un joli succès. Mais, parmi ces types plutôt placides surgit parfois, le temps d'une soirée qui dérape, la brute assassine, dangereuse, qui va livrer un autre homme, berger algérien, à la barbarie. On veut réparer la bavure, soigner le malheureux qu'on a supplicié pour rien. Mais la voie de la cruauté qui s'est ouverte ne peut aussi vite s'oublier…
Simples soldats, quoiqu'autobiographique - Enne est en réalité Debernard lui même - refuse le "je" : le récit, à la troisième personne, veut retranscrire les pensées, les voix de personnages successifs. Ces "conscrits" comme les appelle Deberbard, on les entend parler de leur vie, rurale ou citadine ; comme dans toute guerre peut-être, on comprend que leur sentiment dominant est, d'abord, celui de l'incongruité de leur présence en ce pays. Ils sont des hommes ordinaires, avec leur langage d'hommes ordinaires.
Le récit de Debernard frappe par sa sécheresse stylistique, la sobriété du présent de l'indicatif, sa dimension ramassée aussi : le texte bref, épuré de toute joliesse de style, coupant court à tout pathos, gagne par là même en force. On sort de cette histoire sonné, quasi nauséeux. La guerre d'Algérie a permis cela : des individus dont on fait des tortionnaires et qui ont pu oublier leur humanité, des êtres doués de raison qui ont basculé dans la folie la plus inattendue. Ce n'est pas le moindre des talents de Jean Debernard, que de nous faire refermer le livre en proie au malaise, mais sans juger ces hommes.