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L'Oeil électrique #29 | Société / Des sans-papiers tiennent le pavé

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La Maison des Ensemble a été évacuée par la police le 23 juin dernier.

Au-delà des feux de l'actualité qui se concentrent régulièrement sur les sans-papiers, une centaine d'entre eux ont choisi de vivre en collectif en occupant la Maison des Ensembles située dans le douzième arrondissement de Paris. Depuis plus de trois ans, ils s'organisent au jour le jour, dans une galère au quotidien, entre lassitude et détermination.

Assis sur un des trois lits qui meublent le petit "bureau" du collectif des sans-papiers de la Maison des Ensembles (MDE), Sow secoue la tête et hausse les épaules. "Ici, on a l'habitude de la pub," ironise-t-il. "Tout le monde nous soutient : la droite, la gauche, les députés, les sénateurs… Et pourtant, je suis toujours sans-papiers…" Sénégalais, Sow vit et travaille en France depuis 14 ans. Lorsqu'il a vu les sans-papiers investir l'Eglise Saint-Bernard en 1996, il a décidé de sortir de l'ombre pour tenter sa chance dans le combat. En occupant depuis août 1999 la MDE, sorte de maison des associations située dans le côté populaire du douzième arrondissement, il s'est engagé avec quelques trois cent cinquante autres dans une guerre des nerfs. Aujourd'hui, il fait partie des 88 sans-papiers du collectif de la MDE, dont la demande de régularisation est toujours en attente.
"Salam Aleikoum ! Ca va ?", lance Larbi en poussant les portes qui distribuent les quatre étages et 215 m² de l'immeuble. Ici, la question est superflue. Matelas alignés le long des murs, Butagaz et marmites d'un côté, télé et magnétoscope de l'autre. "Dans chaque chambre, c'est la même organisation," explique le seul Maghrébin du collectif. Et de l'eau, en bidon, pour se laver les mains. Pour le reste, il y a les douches municipales. La chaudière ne fonctionne plus depuis longtemps, mais les radiateurs ont conservé un rôle de sèche-chaussettes. Sur chaque palier, les WC accusent de fortes odeurs. Dans le dédale des couloirs se promènent les relents du dernier poulet au riz, plat unique servi midi et soir en toute saison.

La verrue du quartier

Derrière les étals du marché, au 3-5 de la rue d'Aligre, une banderole indique : "Collectif des sans-papiers de la Maison des Ensembles" suivi d'une série de revendications. Au milieu de la cour, des Africains regardent passer le temps sur une rangée de fauteuils en plastique rouge. Au premier étage, Sow répond au téléphone. Il aiguille la plupart de ses interlocuteurs vers la Coordination Nationale des sans-papiers. Ici, la vie fonctionne comme celle d'une famille qui se serre les coudes : "Pour l'argent, les repas, le ménage, on se débrouille…"
Dans la cage d'escalier, Traoré, porte-parole du collectif, étale du ciment avec son ami Diarra. Ils bouchent les trous du plancher, et ceux que creusent l'humidité et les rats dans les murs. Officiellement, l'immeuble n'a pas été déclaré insalubre. "La Maison des Ensembles est une "verrue" dans ce quartier," avoue M. Javaux, directeur de cabinet de Mme Blumenthal, maire du douzième arrondissement. "Notre souhait, c'est que le problème des sans-papiers se règle très, très, très vite." Car la Mairie ne cache pas sa volonté de récupérer ce bâtiment qui appartient à la municipalité. "Il s'agirait d'en faire une salle polyvalente qui respecte la mémoire sociale de ce lieu. Nous cherchons des locaux pour reloger les associations de la MDE," déclare M. Javaux.
"Nous refuserons de partir tant qu'il restera ici un seul sans-papiers," promet M. Petitjean, président de Partenia 2000, association de lutte contre l'exclusion animée par les amis de Jacques Gaillot (1) et dont le bureau est situé à la MDE. Régularisé depuis deux ans, Traoré a choisi de continuer à vivre ici "par solidarité, pour respecter le contrat de confiance avec les autres." Dans le quartier, le sujet reste épineux. "Il n'y a pas que des mauvais bougres, mais il faut faire respecter le droit. Je ne sais pas qui a intérêt à faire traîner tout ça…" s'interroge le patron du bar-tabac Le R?ssli, qui fait l'angle de la rue. En juillet dernier, avec l'assentiment du collectif, la police, fouillant le bâtiment a découvert des armes et de la drogue. Sow assure que depuis, avec le voisinage, "ça va mieux". Mairie de Paris d'un côté, Ministère de l'Intérieur de l'autre, sans-papiers et riverains au milieu, la Maison des Ensembles est devenue le symbole d'un casse-tête administratif et juridique. D'année en année, la situation s'enlise. Et le bâtiment pourrit.

Sans-papiers sans-issue

"Aujourd'hui il y a une fete toot le monde fait bien la cuisinne il y a pas de bagare c'est untredit." Annie n'était pas là pour corriger l'invitation à l'anniversaire des trois ans d'occupation qu'un de ses élèves avait écrite sur le tableau blanc. A 71 ans, cette institutrice à la retraite qu'ils appellent "Mamie" vient faire la leçon deux fois par semaine, coincée dans un couloir entre la cour et une télé qui braille. "C'est difficile" admet-elle. "Il y en a deux qui viennent juste d'arriver. Ils n'ont pas le même niveau." Patiente, elle reprend, traçant des lignes de "t" pour les uns, vérifiant l'orthographe pour les autres. "Savoir lire et écrire leur serait certes utile, mais ce qui est aussi important, c'est qu'ici, ils viennent se changer les idées," concède Mamie.
Dans la chambre de Keita comme partout dans l'immeuble, c'est l'heure du thé. Chemise, jogging et tongs, ici, on affiche la même mode, on écoute la même musique, on pose les mêmes questions : "J'ai été contrôlé en sortant du boulot en septembre 1993. J'ai fait trois mois de prison à Fleury-Mérogis. A ma sortie, j'ai repris le boulot au même endroit…," témoigne Keita d'une situation "sans-papiers" qu'il a renoncé à expliquer. Devant l'affiche de Trezeguet, Albert échange des chewing-gums contre des Marlboro en buvant son verre. Responsable de l'association Point Ecoute Chômeurs qui possède sa permanence à la MDE, il opine du chef et se souvient de l'arrivée de Sow, Keita et Larbi en 1999. "Je suis devenu traducteur et écrivain public ! J'ai tapé plein de CV pour les agences d'intérim. Pour travailler sur des chantiers, faire du nettoyage, les mecs, s'ils trouvent, carte de séjour ou pas, ils embauchent."
"Parce qu'on n'a pas le choix" considère Larbi, les sans-papiers de la MDE poursuivent leur lutte au quotidien, dans le "vivre ensemble", dans l'insalubrité, mais aussi dans les règles qu'ils se sont fixées. Deux fois par semaine depuis trois ans, ils manifestent Place du Châtelet. Entre cérémonie religieuse et danse tribale, ils défilent en procession autour de la fontaine, répétant chaque semaine inlassablement "Libérez les sans-papiers!" comme une prière sans destinataire.

Collectif autonome des sans-papiers de la Maison des Ensembles, 5 rue d'Aligre, 75012 Paris, 01 46 28 26 44

(1) Ancien évêque d'Evreux destitué par l'Eglise en 1995 pour certaines prises de position.