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L'Oeil électrique #3 | Nouvelle / Portrait de lectrices en marche

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NOUVELLE / PORTRAIT DE LECTRICES EN MARCHE

Par Claire Ponceau.
Illustrations : Debré.

C'est sur un chemin de pierres que l'on pourrait les voir marcher. On pourrait à les voir dire qu'en effet, elles marchent sur un chemin de pierres. Sans doute à cause de leurs pas inexacts, inégaux comme le sont les contours des pierres les unes à côté des autres. Si l'on commence par les deux. Elles n'ont sûrement aucun livre à la main. Dans un sac peut-être porté par une troisième que l'on ne voit pas. Ou bien juste l'idée du livre laissé fermé, mais marqué d'un signet ou de mémoire.

Elles aiment peut-être les mêmes livres. Parmi les livres qu'elles aiment, il en est qui sont les mêmes. Les uns, l'une les connaît ou l'autre. D'autres ne sont pas lus encore. Pourtant elles peuvent en parler comme elles peuvent voir la pierre voisine sur laquelle cette fois elles ne mettront pas le pied. Il est difficile de parler d'elles puisqu'elles sont deux ? et qu'elles marchent.
Si l'on commence par celle qui peut-être saute sur un muret et dit des mots comme edelweiss et colophane.

A la voir, on pense : celle qui égrène les livres comme le sable. Et cela on le dit sans doute, se rappelant Le livre de sable de Borges. En fait, c'est L'enfant de sable de Tahar Ben Jelloun, qu'elle a lu, tournant les pages comme d'autres choisissent une feuille d'or à déposer sur une autre feuille d'or.

Elle retourne au chemin de pierres et suit dans le disjoint des dalles la fuite de l'herbe.

Il faudrait pour saisir sa lecture marcher minuscule entre ses livres. Serrés les uns contre les autres, comme des poireaux en botte sur l'étalage ; ou posés 1 les uns sur les autres, comme des pots de confiture au fond d'un cagibi. Faire de chacun des livres l'en-tête d'un rayonnage de bibliothèque, où serait raconté par cette somme de livres imaginaire l'histoire du livre : l'écriture et l'errance avant sa consécration au bout de cette rangée imaginaire. Ce que bien sûr l'on comprendrait : les livres l'accompagnent et ils sont partout. Elle voyage, passe d'une ville à l'autre les ayant. De dessous une large serviette de toilette dans un sac, une malle elle les déballe. Ils restent sur le plancher d'une chambre. Elle les reprend, dans une autre valise. Elle les lira bien sûr, plus tard.

Elle ressemble à Vita Sackville-West dans Une Anglaise en Orient :

On l'imagine désespérément élégante dans une voiture, une mule en fait, à voir les monceaux de paquets et peut-être au faîte le gramophone qui trompette bien haut la civilisation, que la vie vaut la peine d'être vécue, credo qu'il ponctue de couacs et cracs - souriante de cette surcharge de preuves que oui, il y a quelque chose qui existe. Chaque livre comme un grain de sable plus précieux que la pierre précieuse laisse rouler le temps d'un lieu à l'autre, où la transaction pourrait s'accomplir. Et enfin ce jour, cette heure plutôt que -

Elle se baisse très vite, elle a vu sans doute une coquille.

Et enfin le livre devient, entre ses mains il est ouvert et elle commence à lire aussi sérieuse qu'une petite fille qui vient d'apprendre la lecture. Connaissant le destin de toutes les petites filles qui viennent d'ânonner coq mer et raison : désormais, il faut lire les livres. Et elle ne le regrette pas. Pas comme celles qui se réunissent entre des théières, dans la nouvelle Une société de Virginia Woolf. Au contraire - bien sûr elle boit du thé (Sitôt que l'on commence à approcher les livres on boit du thé.) - elle s'exclame, elle se dresse sur ses ischions : " C'est comme dans La tête d'obsidienne " " L'autre jour, j'ai lu Le Concert de Kadaré "

On peut voir qu'elle regarde très fort cette coquille et qu'elle semble définitivement arrêtée.

En effet, elle est perdue. Elle a ouvert le livre. Désormais, il faut le faire parvenir à son être plein, le lire tout entier. Et si le livre est faux, c'est la colère que ce livre ait usurpé la place d'un autre. Telle une païenne d'un autre genre qui croirait à un nombre d'or, un volume permis de livres, accordé à l'harmonie des sphères - bref, un qui croirait à la beauté. Aussi pleurer à lire des livres. Ou bien simplement lire, le visage différent de tous ceux de la vie, où faire quelque chose produit quelque chose.

A quoi sert de lire. Pas de trace.

Elle marche de nouveau sur le chemin de pierres, sa main s'est fermée sur la coquille d'une couleur qu'elle seule nomme.
Si l'on poursuit par celle qui marche et parfois baise la tête. On ne peut pas voir s'il y a une raison, mais on comprend ! qu'elle rit facilement.

Celle qui cueille les livres comme au hasard lorsque la main caresse les tiges qui bordent le chemin et finalement se serre sur un épi, une fleur ou une branche, et l'emporte. Et peut-être le hasard engendre une série : A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, La Mallorée de David Eddings, La romance de Ténébreuse de Marion Zimmer Bradley. Tout livre est bon pourvu qu'il soit doux au temps qui passe jamais plus doux que dans l'acte de lecture qui est l'absence de tous les autres. Les livres comme cycles, comme les rayons de vélo qu'elle enfourche pour une promenade où le point A et le point B coïncident. Ouvrir le livre est alors un geste qui se mord la queue. Elle part du temps de la vie, sûre de revenir. Demeure le souvenir du livre qui s'étend comme un drap sur toute la longueur de la corde à linge. Le livre comme nouvel étalon. Et le temps de la vie se scande des brèves et des longues : le passage du livre, le passage du livre à l'autre.

Le chemin, elle le reconnaît à la distance d'un carrefour à l'autre, certains marqués d'une croix.

Elire un livre et le trouver ou trouver un livre et l'élire demandent alors autant de chance, de durée et d'innocence que la quête des douze objets imposés par Dinah dans Les petites filles d'Elizabeth Bowen.

Elle se retourne sans vraiment s'arrêter, voulant peut-être 1 s'assurer d'une certaine dalle vue trop vite.

Il y a de livres ceux qu'elle voit depuis toujours, laissés de côté qu'elle découvre en y buttant, ceux dont les noms sont connus depuis longtemps et reconnus dans les bibliographies d'avant-pages et qu'elle prononce en différentes librairies, bibliothèques à différents libraires, bibliothécaires qui soulèvent les épaules, puis un clavier ou un catalogue pour suivre du doigt des colonnes de Babel et enfin dire " non, nous ne l'avons pas " et pire " il n'existe plus ". Bien sûr, rageuse elle sort rageuse comme s'engouffre le vent dans La Faim de Knut Hamsun - au bout du bras peut-être un sac pour protéger - c'est le mot - le livre lu en attendant celui-là qui " n'existe pas ".

Entre-temps, c'est-à-dire avant de revenir au sens de la marche, elle a reculé les pieds prudente, incertaine de la bonne tenue des pierres entre elles.

Si elle cueille les livres à emprunter au hasard, posséder le livre est en revanche un choix. Elle n'achète pas le livre isolé des premières bornes de la série. Elle n'achète pas le livre isolé des premières bornes de la série. Elle n'achète pas le livre sans un regard clinique sur les coins et la tranche. Le livre est bien sûr un objet et elle ne s'encombre pas d'objets au hasard. Qu'aurait-elle à laisser dans la grotte de Dinah sinon des livres périssables ? Pas de trace. L'une et l'autre se laissent aller dans le livre allant, oublieuses du crayon auquel les doigts s'accrochent ou du lait qui gonfle hors de la casserole. L'une et l'autre y reviendront différemment. Elle reviendra pour se perdre à un nouveau degré, imaginant toutes les dimensions possibles du livre. Du livre, elle fera un dédale - on pourrait dire la structure. Mais, il y a l'ivresse : courir de la netteté d'un angle à la rondeur d'un passage invisibles jusqu'alors, à gravir toutes les jambes des hauteurs pour parvenir à un plateau précis qui s'étend puis dégringole aux égouts. Ivre de l'architecture étrange qu'elle cartographie de signes miroirs ou clôtures. Ce sont ces signes qu'elle grave d'un crayon gras pour la véritable fois sur l'espace de Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné. Et au fil des cous égorgés répond une autre ligne - mais laquelle ? Puisqu'aux mots lisibles elle ajoute, faisant de tout livre une promesse de palimpsestes, un code étranger - peut-être quelque chose pareil à la scripture des scholiastes - mais ici elle ne renvoie pas à un autre ouvrage, à une citation existante ailleurs, comme ils le font. Non elle fait du livre là ouvert à la paume la seule bibliothèque qui soit. Du livre seul lu à cet instant naît la bibliothèque infinie de Borges dans Fictions.
Et de La route des Flandres de Claude Simon, elle retournera soupèsera sondera la terre, pour révéler dans la correspondance et l'explicitation de ses signes rapides comme des vagues une géographie creusée et souterraine. Et si dans l'ivresse, alors qu'elle se souvient éclairée, elle parle de Salammbô de Flaubert, alors ce sera l'image d'une spirale pareille aux anneaux du serpent lové, l'image d'un temple -du temple celui dans le livre - du livre - ouvert sur ses deux faces à deux escaliers destinés l'un à n'être que gravi l'autre descendu. Et l'on finira par entendre dans Salammbô des pas fatals sur des marches. Et de tout livre naît une figure.

Elle reviendra pour se perdre à nouveau soi lisant, la lectrice et devenir la simple contemplation de la vie qui est celle du livre, la dépasser et l'inscrire dans la multitude des possibles offerts par les multiples livres. Elle lit des livres comme l'on vit des villes. Elle s'y laisse lente prenant ses habitudes et ses préférences. Dans le livre qu'elle va lire, il y a forcément une ville à l'échelle d'une chambre d'une campagne ou d'un monde, même si le monde raconte le désert ; Et Marco Polo, celui des Villes invisibles d'Italo Calvino, pourrait lui raconter les villes reflets et les plusieurs et toutes celles encore à venir, elle ne s'inquiéterait pas comme Gengis Khan de leur présence dans l'Empire. La parole et l'écriture comme les instruments de construction cyclopéens. Et si l'on pénétrait ses yeux ou plutôt si l'on était ces lunettes intimes qu'elle ne chausse que pour la lecture, suivant le sillon des pupilles de ligne à ligne, on verrait alors des tours, des ruelles, des guets, des montagnes en frontière et es terres séparées d'eaux. Ce serait peut-être la même exclamation que Rimbaud face à son texte propre : " Ce sont des villes. "
Et elle va entre les ruines des livres lus retrouvant la complexité ancienne des murs, laissant peut-être sa main vague imaginer le râpé de la pierre. Elle peut en parler presque froide comme d'une chose qui existe trop bien pour permettre l'enthousiasme. Il n'y a pas de partage possible à ce retour.

A les voir de loin, on ne pourrait dire la position de l'une et de l'autre, si l'une ou l'autre doit réduire ou grandir l'envergure des enjambes, si elles s'avancent du même pas. Mais quel serait ce pas ? Médiant des deux allures personnelles, sans naturel alors. Peut-être est-ce en effet du même pas mais sans effort, elles se laissent porter de pierre à pierre, oublieuses que l'une et l'autre ne vont pas du même pas, se retrouvant pourtant dans le rythme du chemin.