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L'Oeil électrique #17 |

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4livres

Torgny Lindgren : Le Chemin du serpent
1982, Actes sud (Babel)
Traduit du suédois par Elisabeth Backlund.

1882, en Suède : un éboulement survient dans la montagne du Västerbotten, que rien ne laissait présager. La région semble inhabitée. Le récit qui suit ce rapport officiel est celui de l'unique survivant de la famille établie à cet endroit. On ne sait rien de lui, si ce n'est qu'il est l'unique survivant (miraculé ?) et qu'il s'adresse à Dieu, sans vraiment espérer de réponse, comme pour essayer de comprendre "comment cela a été possible"...
On dirait une parabole, mais pas de symboles à chercher, pas de lecture à clé chez Torgny Lindgren : Jani raconte l'histoire de sa famille, jusqu'à cet éboulement inexpliqué. Tout commence du temps de ses grands-parents lorsque le propriétaire de tous leurs biens, un riche commerçant du village, instaure le paiement de leurs dettes "en nature" : Jani, trop faible pour apporter à sa famille l'argent qui les libérerait de ce "contrat", voit sa mère, sa sœur et enfin sa femme subir ce droit de cuissage hypocritement justifié par la Bible. "Même le Christ a dit qu'on devait demander des intérêts. Qu'on était mauvais et paresseux si on négligeait de demander des intérêts." Bible qui semble s'adapter à celui qui la lit : réconfort des uns et caution des autres...
Les personnages sont presque monstrueux de résignation ou de tyrannie et tout est raconté avec une netteté de glace, sans complaisance dans le malheur : le récit de Jani est brut. Toute la violence est contenue, elle coule de source, et c'est cette simplicité même qui rend la lecture supportable, alors que tout nous semble contre-nature. C'est un trait scandinave par excellence : il y a quelque chose de miraculeux à vivre dans des endroits pareils, alors pas question de prétendre ne pas faire l'effort constant de survivre coûte que coûte - on n'a pas le choix. D'où également la densité de chaque page : Lindgren nous livre le langage d'un quasi analphabète, situé au point d'équilibre entre le dialecte local, les extraits de psaumes, et les formules à résonance biblique, unique bagage "culturel" dont dispose Jani.
L'histoire est sordide, le roman, magnifique. "Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu'un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts, loin de tous les hommes, comme un suicide - un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous." (Kafka) Lindgren, c'est exactement ça.

Claire Aubert.

EXTRAIT

Pendant l'été soixante-sept, au mois de juillet, les pommes de terre ont gelé et le printemps avait été tellement en retard que l'orge n'est montée en épis qu'au mois d'août, alors qu'il y avait déjà eu des gelées. Au mois de septembre, quand on a tué la brebis, il y avait déjà de la neige et en octobre le lac était recouvert de glace portante. On n'aurait pas survécu à cet hiver-là sans ton secours, Seigneur, et sans le crédit de Karl Orsa, c'était comme si toi et Karl Orsa vous vous étiez entendus pour nous maintenir en vie, il disait que c'était pour la musique qu'il venait et sous sa veste en peau de chien il apportait des pommes de terre et des morceaux de lard et de la farine et même du sucre, il venait pour le moins, j'en suis sûr, une fois par semaine et il faisait très attention que personne ne sache ce qu'il avait sous sa veste, et chaque fois qu'il venait on devait disparaître un instant, et maman payait les dettes. Et alors que partout des gens mourraient de faim, pour nous ça n'allait pas trop mal, il m'arrivait de tuer un lièvre et on avait du poisson séché et assez de bois pour ne pas souffrir du froid. (...)
Mais, pour Karl Orsa, c'était plutôt le bon temps, au printemps il a repris tout le village de Bölle et la moitié de Kläppen, deux mille hectares de bois et de terres et le marais et les prairies, et comment il y est arrivé, je ne sais pas dans le détail, je sais seulement que quand l'hiver a été fini ça lui appartenait. Et jusqu'en juin il était le seul à avoir de la semence à la fois pour lui-même et pour vendre.