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L'Oeil électrique #6 |

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4livres

Nguyen Qang Lap : Fragments de vie en noir et blanc
1998, Babel

Fragments de vie en noir et blanc peut se lire comme une fable : en témoignent la simplicité (mais pas toujours le simplisme) des personnages et la désinvolture vis-à-vis de la vraisemblance. Les événements dramatiques eux aussi (comme l'offensive américaine de 1964 dans ce Viêt-nam qui résiste) sont racontés sur le mode du détachement, de la distance. Or, c'est précisément lorsque s'exerce son sens de la dérision que Nguyên Quang Lâp nous offre ses pages les plus réjouissantes. On pense ici au personnage du capitaine Thin, incarnation de la (petite) nomenklatura vietnamienne, et néanmoins mari cocu. Brutalement macho et intellectuellement aveugle, le capitaine est un fantoche, bouffon de la cause socialiste, sorte de père Ubu de la dictature prolétarienne. On ne peut s'empêcher de voir, dans cette création caricaturale, l'occasion d'un véritable défoulement pour l'auteur ; une façon d'exorciser l'absurdité quotidienne du régime. Le romancier épingle d'ailleurs sans pitié le paradoxe selon lequel, au nom de l'édification d'une société nouvelle, le communisme conforte en réalité les archaïsmes de la société vietnamienne, concernant la condition féminine, les interdits sur la sexualité, ou le poids des traditions et préjugés.
Ironie du sort : le demi-frère du capitaine, qui est aussi l'amant de sa femme, est le peintre Tu, un de ces " intellectuels réfractaires " pourchassés par le régime. Le peintre, lucide et désabusé, nargue ouvertement les représentants zélés du Parti ; subversif, et donc forcément persécuté, il s'enfuit avec Hoa, qu'il arrache à l'emprise de son époux le capitaine Thin.
Plus encore que l'art, l'amour apparaît dans cette fable moderne comme une grande force libératrice, anticonformiste. Assimilé au " romantisme bourgeois ", le sentiment amoureux est proscrit par le Parti. Aussi, dans les lycées ont peut lire, placardé sur les murs, cet axiome : " il est interdit d'aimer avant d'avoir terminé ses études ". La liberté s'achète alors pour Hoa et Tu au prix d'une fuite qui laisse impuissantes les autorités.
La morale de cette histoire ne constitue pas pour autant un " happy end ", mais plutôt un constat non dénué d'amertume : si le totalitarisme, par ses outrances grossières, porte en lui les germes de son propre échec, il porte d'abord la destruction et la mort de ceux qui ont voulu s'affranchir de son joug.

EXTRAIT

" Le capitaine était fou de socialisme, dont il parlait avec une passion manifeste alors que tante Hoa, imperméable à cette passion, continuait d'apprendre à sa fille des " chansons bourgeoises " ou des poèmes " romantiques " frappés d'interdiction.
- Je t'interdis d'inculquer ces idées nocives à notre fille ! Hurla le capitaine, exaspéré, car il avait tenté à plusieurs reprises de l'en dissuader mais en vain. Depuis, c'était la guerre entre eux. Elle était née chez tante Hoa de façon sournoise, d'abord comme une tumeur si profondément enfouie dans la chair qu'elle en avait à peine ressenti les effets ; ensuite comme des élancements qui la prenaient au moment où elle s'y attendait le moins ; enfin comme une nausée qui ne la quittait plus, de jour comme de nuit. Au point qu'elle s'était écriée :
- Mais que cherches-tu à la fin ? A me dominer ? A m'écraser ?
- La ferme ! Le capitaine frappa rageusement du poing sur la table tandis que ses yeux lançaient des éclairs meurtriers. Tante Hoa se tut. De lassitude, elle posa son front contre le métal froid de la machine à coudre. Elle vit son mari enfiler sa veste. C'était toujours ce qu'il faisait lorsqu'une dispute éclatait entre eux : il enfilait sa veste et s'en allait. Mais à peine avait-il fait quelques pas qu'il revint vers elle.
- Je suis né de la dictature du prolétariat, dit-il d'un ton froid. Toi qui est ma femme, tu devrais le savoir depuis longtemps !
Un grand découragement submergea tante Hoa. Elle attendit que son mari fût sorti puis éclata en sanglots. " Moi non plus, je ne suis pas de la même classe sociale que lui ! " "