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L'Oeil électrique #21 | Voyage / Metlaoui, 50 degrés dans la carrière!

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Par Aude Archambault.
Photos : Aude Archambault, Jean-Charles Obrecht.

5h30 : le soleil illumine la carrière, le troisième poste finit sa nuit. Mohamed est prêt : bleu de travail et cheich autour du cou. Il va retrouver les autres ouvriers, au coin de la rue, et attendre le bus de la Compagnie. La Compagnie ? Ici tout le monde connaît, presque tous les hommes ont un jour ou l'autre travaillé dans l'exploitation du phosphate. "Et Philippe Thomas ? Tu connais pas ? Il est français pourtant. C'est notre père à tous, c'est lui qui a découvert le minerai en 1885. C'est grâce à lui que Metlaoui a été construite."
Une ville bâtie sur le sable, dans la poussière du désert, terminus du train à 330 km au sud de Tunis. Certains parlent de 70 000 habitants, d'autres assurent avec fierté les 130 000.
Nous sommes arrivés il y a quelques jours par le train de Tunis qui descend doucement vers le sud du pays. 9 heures ! Le train traverse des oliveraies immenses. La nuit tombée, il s'enfonce dans le désert. Les portes sont ouvertes, on peut se pencher dans le vide : ciel, étoiles, air chaud. Le sable, soulevé par le train, nous flagelle le visage.
Le bus d'un autre âge arrive dans un vacarme traduisant un vécu pénible. A se demander comment il roule ! Les ouvriers s'assoient, tous du même côté, l'autre étant exposé à la lumière déjà violente. On quitte alors la ville en se frayant un passage à travers les mobylettes nombreuses et désordonnées. Direction le désert et la carrière.
Mohamed travaille sur le chantier depuis 30 ans. Aujourd'hui, il a un poste envié par les autres, chauffeur d'un des deux dumpers 170 tonnes : deux monstres gigantesques mais climatisés. L'engin roule lentement en soulevant un nuage de poussière éblouissant, le calcaire est blanc comme un tapis de neige. Dans son camion il est au calme, prêt pour 7 heures de travail à dégager les blocs calcaires, sans pause mais avec prime au rendement. Certains jours, il passe 14 heures dans le dumper : de temps en temps, après son boulot, alors qu'il est affalé chez lui, à l'abri de la chaleur épouvantable, le patron se déplace pour lui demander de faire le troisième poste, celui qui dure toute la nuit.
Heidi, le syndicaliste dit de lui en souriant : "c'était un révolutionnaire, mais moi, je l'ai dompté." Les grèves sont très rares à la Compagnie, l'unique syndicat règle tous les problèmes entre ouvriers et patronat. En échange de faveurs (téléphone gratuit, avantages pour le logement et la voiture, pour les horaires de travail), les syndicalistes ont un rôle de contrôle sur les ouvriers. Ils renvoient au patronat les moindres discussions et apaisent les revendications à coups de promesses et de dessous de table. Un syndicaliste explique : "Pourquoi avoir des syndicats d'opinions divergentes comme en France, cela engendre des conflits ! Chez nous, les ouvriers sont solidaires." Un seul syndicat, fini les conflits. C'est pourtant simple !

Plus que les traditions, c'est un certain immobilisme qui pèse sur la ville. Une langueur joyeuse qui stoppe toute réflexion exceptée celle nécessaire à la tactique du rami ou des dominos. Le rituel quotidien de la sieste est presque obligatoire : le succulent couscous englouti en si peu de temps ne supporte pas les mouvements trop brusques. Les conversations se perdent dans les battements du ventilateur et les programmes télévisés. Ici chaque famille a sa parabole, la télévision fait partie de la vie quotidienne des femmes : le matin elle émet une musique techno à consonances orientales qui rythme le ménage et la lessive. Aïda, dans son tablier sombre, sourit en admirant cette poupée brune en vêtements courts qui danse sur un rythme effréné. Avec sa sœur, elles profitent de ce que les hommes soient à la carrière pour se maquiller et danser en riant. Le mariage ? Pour elles, il faut trouver un homme "gentil et costaud" comme ce cow-boy qu'elles ont tant admiré dans un feuilleton occidental.
A Metlaoui, les femmes sortent peu. Les cafés, domaines réservés des hommes, leur sont interdits. Et puis pourquoi sortir ? Il n'y a rien à faire à Metlaoui. L'été, les jeunes les plus chanceux fuient vers les côtes touristiques où ils jouissent de vacances à l'européenne. Le contraste avec Metlaoui est impressionnant : plages bondées, hôtels luxueux, cafés mixtes. Mais à leur retour, le respect des coutumes et de la famille anéantit toute possibilité de changement. Pourtant, dans les conversations à voix basse autour d'un chicha (pipe à eau), ressortent les angoisses et le mal de ne pas pouvoir vivre et s'affirmer. Rien n'est vraiment interdit, mais le regard du voisin ou du collègue l'emporte sur ses propres désirs. Alors, on se cache pour boire une bière, pour tenir la main de son amie, pour parler de politique...

Pourtant, la politique est bien présente dans la ville, mais une certaine forme de politique, dominée par un président ubuesque en première page de tous les quotidiens. En effet, ici, les portraits du président Ben Ali sont placardés sur tous les murs : chaque échoppe ou gargote en possède un ou plusieurs, dans la rue, sur les places, dans les cafés… Ce sont pour la plupart de vieux portraits. On ne sait plus trop d'où ils viennent. Ils sont là parce qu'ils ont toujours été là, accrochés aux côtés des stars de football et des chanteuses à la mode, entre une publicité de lessive et un poster exhibant les riches prairies d'Europe. On parle peu de politique, sujet à éviter : les murs ont des oreilles. Dans un café, on nous chuchotera : "Moi, vous savez, je n'aime pas trop le président actuel."
Car la police a envahi la ville, les hommes en uniforme imposent avec fierté leur autorité. Nous, seuls Français à Metlaoui, avons la "chance" de bénéficier d'une protection très rapprochée. Une protection grotesque, presque ridicule. Les amis chez qui nous dînons ce soir-là nous énumèrent tous les lieux où nous avons été durant la journée. "Tu sais, j'ai un cousin dans la police, c'est facile !", nous dit-on avec un sourire complice.
Mais de quoi nous protège-t-on ? La délinquance n'existe pas ici, tout se sait car tout le monde a un cousin dans la police. Entraver la loi c'est forcément se déshonorer et pire encore, déshonorer sa famille (et son cousin policier). De plus, la dénonciation est courante, surtout entre voisins. Certains sont prêts à dénoncer les enfants qui ont seulement osé se moquer de nous dans la rue. Certaines familles craignent les forces de l'ordre et suivent scrupuleusement les lois du pays.

Metlaoui, c'est aussi le souk. Les habitants de la ville attendent avec frénésie l'arrivée des commerçants le vendredi soir. Juste avant le coucher du soleil, les camionnettes et les charrettes s'installent sur la route principale, au bord de la voix ferrée. Elles apportent à la ville sèche et stérile des fruits et des légumes frais : les pastèques sont énormes et juteuses, les tomates et les oignons jonchent déjà le sol. Mais c'est le samedi matin que commence vraiment la fête sensuelle du souk. Les jeunes femmes se parent de leur plus belle robe puis, un panier à la main, elles envahissent les rues de leur air fier et rieur.
On traverse d'abord les étalages de concombres ratatinés, de tomates chaudes et de piments colorés. On se bouscule à travers les cris : "Deelah, Deelah…Hendi ! Hendi !", on se toise du regard, les odeurs des épices se fondent avec celles du poisson séché. Ici, tout s'achète au kilo, si tu viens pour demander deux tomates, on te les donne avec un grand sourire.
"Ah, voilà les touristes !", Mohamed arrête sa mobylette pour regarder passer la caravane de Toyotas étincelantes. Les enfants se poussent et se protègent de la poussière soulevée. Une charrette bloque le passage, obligeant la dernière voiture à freiner. On peut voir, à travers les vitres teintées, le chauffeur tunisien, le sourire jusqu'aux oreilles. Il porte un habit de chamelier pour donner à ce voyage commençant et finissant dans un hôtel chic, une petite note exotique. Sur le siège arrière sont affalés trois Occidentaux quinquagénaires. L'un d'eux dort la bouche ouverte, les deux autres observent d'un air ébahi le spectacle du marché, mais la voiture accélère déjà et reprend son chemin à toute allure pour rattraper le reste du convoi. Les expéditions touristiques organisées ne s'arrêtent jamais à Metlaoui. Elles y passent seulement pour prendre le petit train qui les mène aux gorges de Selja à quelques kilomètres de la ville. Metlaoui ne connaît pas les boutiques touristiques : pas de roses des sables peintes en vert ou bleu, pas de chameaux en peluche, pas de cartes postales. Pourtant, ici, il y a la mine, les odeurs vives, la chaleur suffocante, la poussière qui vous prend à la gorge, l'accueil époustouflant des habitants.

Le soir, alors que le soleil décline, les hommes, ceux qui se disent "croyants mais non pratiquants", vont acheter quelques bières et prennent une voiture. Alors, grisés de vitesse, de musique et d'alcool, ils fuient la ville à travers le désert. Mohamed lui, fait sa prière, puis calmement s'en va rejoindre ses amis. A même le trottoir, ils vont s'acharner de longues heures sur une partie de dominos.