Warning: mysql_num_rows(): supplied argument is not a valid MySQL result resource in /mnt/153/sda/7/9/oeil.electrique/magazine/php/en-tetes.php on line 170
L'Oeil électrique #21 | Société / Identité basque et liberté

> C’EST BEAU LA VIE
+ Le poil

> SOCIÉTÉ
+ Identité basque et liberté
+ Guérilleros oubliés

> BANDE DESSINÉE
+ Jean-Christophe Menu

> LITTÉRATURE
+ Deux frères, un prix

> VOYAGE
+ Metlaoui, 50 degrés dans la carrière!

> PHOTO
+ Ganesh sur Seine
+ Lionel Boscher, le temps d’une image

> CINÉMA
+ Alain Guiraudie: Cinéma, rêve, réalité

> MUSIQUE
+ Fly Pan Am

> NOUVELLE
+ Le lamantin

> 4 LIVRES : 4 PRIX GONCOURT
+ Henri Barbusse : Le feu
+ Michel Tournier : Le Roi des aulnes
+ Marguerite Duras : L’amant
+ Jean-Jacques Schuhl : Ingrid Caven

> BOUQUINERIE
+ Iggy Pop : I need more
+ Laurent Martin : Le Canard Enchaîné, ou les fortunes de la vertu, histoire d’un journal satirique 1915-2000
+ Charles Hagen : Mary Ellen Mark
+ René Passet : Eloge du mondialisme par un "anti" présumé
+ : Best of Bizarre
+ Hassan Zébib (dit Daoud) : Des jours en trop

> NOUVEAUX SONS
+ Vincent Courtois, Marc Ducret et Dominique Pifarely : The Fitting Room
+ : Clouddead
+ 4Walls : ’and the world aint square’
+ Beulah : The Coast is Never Clear
+ The Birdwatcher : The Darkest Hour is Just Before Dawn
+ Prefuse 73 : Vocal Studies + Uprock Narratives
+ : ClubTricatel

> ACTION
+ Paysages de France

Par Maider Rodriguez, Pierre Lefort.

Aujourd'hui, tout en ayant le sentiment d'appartenir à un même monde par la compression de l'espace et du temps, les hommes continuent à éprouver la nécessité de reconstruire leurs différences. Au Pays basque, on n'échappe pas à cette règle, mais l'effet est décuplé par l'histoire (franquisme, naissance de l'ETA) et par un système décentralisé (le système dit "des Autonomies"), qui autorise les revendications identitaires. Les frontières sont pour les nationalistes basques le reflet de leur rêve identitaire - leur stratégie étant de mener jusqu'à sa limite la capacité de s'autogouverner afin d'obtenir de telles frontières. La construction identitaire se forme par effet de repoussoir. "L'autre", dans ce cas, devient l'Espagne. S'opposer à la nation espagnole en soulignant ses différences, c'est légitimer sa spécificité et serrer les rangs. Le système des autonomies ne serait-il pas une bombe à retardement pour la démocratie espagnole ?
Le projet de construction d'une nation basque peut paraître étrange lorsqu'on connaît l'interdépendance actuelle des liens politiques, commerciaux et culturels à l'échelle de la planète entière. La culture basque bénéficie des conditions d'expression nécessaires à son épanouissement, mais elle a la particularité d'avoir été monopolisée par un seul parti politique.
Ce n'est pas la culture basque ni même l'idée d'indépendance qui est condamnable, mais le caractère excluant et violent des actions employées pour parvenir à un Etat indépendant. Nationalistes basques, Basques de culture et de langue, non nationalistes, Espagnols ou encore Européens, qu'importe le sentiment d'appartenance dès lors que les revendications se font par un dialogue dont le sens n'est pas perverti : un dialogue qui n'est pas l'otage de la menace.
A première vue, le problème basque semble d'une complexité extrême. Malgré la confusion qui touche cette région, il n'existe pas d'ambiguïté possible vis-à-vis de la situation dramatique que vit le Pays basque. Dans cette société, les idées souffrent d'un manque de liberté. Quand le prix pour choisir sa façon de penser est l'exil, lorsque la langue basque est obligatoire pour l'accès à l'emploi public et que l'idéologie nationaliste se mêle à la gestion de la vie publique, c'est toute une société qui devient intolérante.
Bien souvent, la confusion règne dans nos esprits lorsque les médias évoquent le nationalisme basque. L'amalgame est facile entre le terrorisme de l'ETA (sigle de l'organisation terroriste Euzkadi Ta Askatasuna, "Pays Basque et Liberté") et l'idée d'une nation basque indépendante véhiculée par les dits modérés du PNV (Partido Nacionalista Vasco). Pourtant, que l'on soit d'accord ou pas avec le PNV, leurs revendications nationalistes pourraient rentrer dans un cadre démocratique, ce qui n'est pas le cas du terrorisme. Cependant, le terme "modéré" pour désigner le PNV perd tout son sens lorsque l'on connaît sa communauté de pensée avec l'organisation terroriste. Les revendications nationalistes perdent alors leur possible légitimité, tant que ces liens idéologiques ne sont pas dissous. (cf. encart).
La majorité des militants indépendantistes basques vivent en Espagne comme sous une occupation. Coupés de toute autocritique, ils se nourrissent de l'intégralité des thèses du groupe. L'augmentation de l'arrestation de Français recrutés par la bande armée peut faire craindre une propagation de leurs idées. Par ailleurs, le monde indépendantiste bénéficie de la sympathie de certains mouvements "anti-mondialisation" qui oublient trop souvent les droits déjà acquis par le Pays basque espagnol et la terreur instaurée par l'ETA.

L'Espagne : une difficile unité identitaire
Ce pays a toujours connu des différences régionales importantes. Si à partir de 1492, moment de l'expulsion des Arabes par les rois catholiques, l'Espagne devient une entité, notamment par le biais de l'unification religieuse menée par l'Eglise catholique, elle ne fait pas pour autant table rase du système des régions qui la composent. Des accords entre les rois et les seigneurs permettent à certaines régions de garder leurs propres lois. C'est le cas notamment de la Vasconia (région qui comprend à peu près le Pays basque actuel).
En faisant un grand saut dans le temps et en passant sur la conquête napoléonienne, l'arrivée des Bourbons et les guerres carlistes (révoltes antilibérales qui éclatent à la frontière de la Navarre), on atteint le vingtième siècle où se succèdent jusqu'aux années Trente d'innombrables essais d'implantation d'un gouvernement régulier. Rien qu'entre 1917 et 1923, le pays connaît treize changements de gouvernement. En 1920, les révoltes des travailleurs et les luttes politiques causent la mort de 800 personnes. En 1923, Miguel Primo de Rivera, capitaine général de la Catalogne, fomente un coup d'Etat et instaure une dictature d'inspiration mussolinienne, avec le consentement du roi Alfonso XIII, de l'armée, de la bourgeoisie et même des socialistes. L'opposition à ce régime est formée par le milieu intellectuel, des hommes politiques républicains à la française et des journalistes. Finalement, le roi fait démissionner Primo de Rivera et convoque des élections municipales pour sortir de la situation d'exception instaurée par la dictature.
En 1931, la gauche triomphe dans la plus grande partie des municipalités espagnoles et réclame la République. Le roi Alfonso XIII abdique et la gauche se regroupe en un Front Populaire. La proclamation de la Deuxième République permet à Euskadi (le Pays basque) et à la Catalogne une reconnaissance de leurs spécificités héritées du Moyen Age. Un projet, "el Estatuto", leur accorderait alors une marge d'autonomie. La guerre civile (1936-39) entraînée par le coup d'état franquiste, puis la dictature (1939-75) qui a comme idéologie structurante le "national-catholicisme", suspendent les autonomies locales au profit de l'unité espagnole. Tous les engrenages du pouvoir se trouvent concentrés dans la figure du "caudillo" Franco. L'Eglise joue le rôle de ciment social, avec un système doctrinaire moral extrêmement contraignant. Franco meurt dans son lit en novembre 1975 en ayant déjà nommé pour successeur le prince Juan Carlos (petit fils d'Alfonso XIII). Celui-ci entame, sous le regard étonné de l'opinion internationale, un processus qui légalisera les partis politiques, approuvera une assemblée constituante et donnera vie à une Constitution acceptée par référendum en 1978. Seule la province basque de Gipuzkoa n'approuve pas majoritairement ce nouveau texte, fait toujours mis en évidence par les nationalistes. Le nationalisme basque, au contraire d'autres forces politiques réfractaires au mouvement entamé par un roi certes successeur de Franco (Parti Communiste, secteurs réactionnaires de l'Eglise et de l'Armée…) est le seul mouvement où n'a pas triomphé l'idée d'un consensus constitutionnel entre tous les Espagnols. En 1979 seront approuvés les Estatutos d'Autonomie ; avec eux commence le processus de haute décentralisation de l'Etat. Le PNV emportera les élections autonomes au Pays basque ; il est au pouvoir depuis cette date.

Violences et nationalisme au Pays basque
Unité imaginaire, le Pays basque actuel se trouve divisé par la frontière des Etats français et espagnol. Les nationalistes revendiquent une supposée unité historique des provinces basques situées en France (Lapurdi, Zuberoa, Benafarroa) ainsi que des trois autres situées en Espagne (Gipuzkoa, Alava, Vizkaya). La septième, la Navarre, en serait le cœur sans avoir jamais été rattachée au reste des provinces. Les nationalistes réclament l'unité territoriale par l'inclusion de la Navarre et du Pays basque français ainsi que l'autodétermination pour que le peuple basque (et non les individus basques) puisse décider librement de son avenir.
Le parti nationaliste majoritaire (PNV) et l'organisation terroriste ont pour origine une même idéologie. La doctrine nationaliste basque et le parti qui la structure, sont récents. Née à la fin du dix-neuvième siècle de la main de Sabino Arana Goiri, homme issu de la florissante bourgeoisie de la province de Vizkaya, cette idéologie recueille des légendes de l'époque romantique pour fonder un mythe ethnocentrique et xénophobe. La construction de l'identité nationaliste passe par la notion de race basque pour souligner son opposition aux Espagnols. Le fait principal sur lequel se fonde Sabino Arana est l'existence d'une langue dont l'origine n'est rattachée à aucune autre par les linguistes. Le fondateur de la doctrine nationaliste proposait "de laisser disparaître notre langue avant qu'elle puisse être utilisée par des maketos" (nom méprisant, proche de "plouc", qui qualifiait les émigrants-ouvriers castillans ou aragonais). La doctrine et les propos du PNV sont encore fortement marqués par cette forme originaire raciale (1). On a pu entendre le burukide (chef) du PNV tenir des propos eugéniques où il soulignait la particularité du sang des Basques (une grande partie des Basques a un sang de type RH négatif).
L'identité des nationalistes basques a été construite entre tradition et modernité, mêlant des références légendaires aux aspirations réalistes d'une classe capitaliste. L'industrialisation propre à l'époque où naît l'idéologie nationaliste a ainsi pu s'accompagner du respect de la mythique terre des ancêtres. Cette identité revendiquera dès lors une culture folklorique dans laquelle tous les Basques pourront se ressourcer au quotidien.

Le problème de la violence basque trouve son origine dans les années 50.
En 1952, de jeunes nationalistes de Vizkaye, fils d'ouvriers mais aussi de la bourgeoisie moyenne quittent le PNV pour mener une action plus violente contre la dictature franquiste et pour la reconnaissance de leurs différences. Un mouvement fortement influencé par le scoutisme catholique de l'époque, la recherche de références culturelles anciennes, ainsi que par une vision adolescente des réalités, empreinte d'idéaux et de manichéisme. Peu à peu, ce mouvement s'initie aux textes marxistes dans la plus grande clandestinité et donne forme à son projet en suivant l'orthodoxie socialiste. Portée par la revue Ekin, l'organisation prend le nom d'ETA en 1958. Cependant un groupe désapprouve le radicalisme grandissant de la lutte armée "qui ne se différencie en rien du terrorisme fasciste" (2). En 1974, l'ETA se divise en deux branches : l'ETA politico-militaire qui acceptera, au moment de la transition entre la dictature et la démocratie (1975-1981), le jeu de la démocratie en fondant un parti qui se joindra au PS basque, et l'ETA militaire qui déclare, dans son programme "alternative KAS" (Koordinadora Abertzale Socialista, syndicat organisateur de tous les mouvements nationalistes et marxistes) détenir le sens de la démocratie dans son action armée.
L'Etat espagnol et sa police ont eu leur part de responsabilité dans cette montée de violence. La jeune monarchie parlementaire s'est difficilement détachée des sinistres pratiques de l'héritage franquiste : usage de la torture durant les interrogatoires des militants basques, morts par "accident" dans des opérations d'arrestation de commandos terroristes. Les responsables politiques espagnols ont ainsi enflammé le nationalisme. La démocratie espagnole, alors qu'elle s'essayait aux pratiques du terrorisme d'Etat, non sans bavures, munit ses discours d'un respect des minorités et du pluralisme des partis. Au milieu des années 90, une enquête journalistique dirigée par le rédacteur en chef d'El Mundo, Pedro J. Ram?rez, dévoile, parmi diverses affaires de corruption du parti socialiste espagnol (PSOE), au pouvoir depuis 1982 avec F. Gonzalez à sa tête, l'existence de fonds secrets pour financer un Groupe Antiterroriste de Libération (GAL) chargé de "nettoyer" les Pyrénées des terroristes basques. Ces mercenaires de la police espagnole et française ont ainsi assassiné environ 50 personnes. L'affaire provoquera des élections anticipées remportées par le Parti populaire de J. M. Aznar. Les actions judiciaires menées par le juge B. Garz?n aboutissent à l'inculpation de quelques policiers et militaires ainsi que de deux hauts responsables du Ministère de l'Intérieur de l'époque. Le chef du gouvernement, F. Gonzalez, ne sera quant à lui pas inquiété. Les mesures prises par l'appareil judiciaire se sont heurtées aux puissances politiques, entravant le déroulement de poursuites en toute indépendance.

Le développement de l'autonomie basque
La Constitution de 1978 soumet l'Espagne à un modèle de démocratie décentralisée. Son article 2 est primordial, car il propose un modèle original et unique. L'Etat se compose de communautés autonomes tout en gardant son unité. Les provinces (les communautés autonomes) se voient attribuer des compétences que l'Etat central leur transfère. Cette organisation territoriale est cependant différente de celle d'un Etat fédéral. Si l'origine de l'Etat nord-américain résulte d'une décision de communautés de se regrouper en un Etat plus large, l'Etat espagnol des autonomies est à l'image d'une décentralisation poussée d'un Etat vers des régions préexistantes.
Les 17 autonomies possèdent désormais chacune leur "Estatuto", une loi organique qui fixe l'organisation de leurs institutions et établit la liste des compétences exclusives qu'elles acceptent ou non d'assumer. Le transfert est donc très variable d'une communauté à l'autre. Le Pays basque a le degré d'autonomie le plus important, les nationalistes réclamant sans cesse de nouveaux champs d'action (cette revendication étant intégrée dans l'Estatuto même). Le gouvernement basque légifère sur la gestion de son corps de police, l'enseignement, la fiscalité, la santé publique, la télévision régionale et une radio publique. Le Pays basque jouit d'une large autonomie fiscale grâce à la mise en place d'une co-responsabilité fiscale avec l'Etat. Un pacte passé entre l'Etat et le PNV lui a permis d'acquérir certains privilèges. Il fixe l'impôt et n'en reverse qu'une partie à Madrid. Ces avantages fiscaux sont perçus par la population comme étant un droit historique. D'ailleurs, ce sont les régions les plus riches et industrialisées, la Catalogne et le Pays basque, qui connaissent le nationalisme local le plus fort. En effet, imprégné de l'esprit capitaliste, le Pays basque perçoit les autres autonomies comme ses assistées et cherche à se débarrasser des éléments jugés improductifs. Et si la Constitution, de laquelle naît l'Estatuto, affirme comme principes l'égalité et la solidarité entre autonomies, qu'importe, car pour les nationalistes, la Constitution espagnole ne doit justement plus avoir de raison d'être. Bien souvent, le nationalisme est ainsi utilisé comme paravent pour cacher les intérêts d'un groupe.
La langue basque (euskera) est un des piliers du projet nationaliste. Officielle au même titre que le castillan, elle doit donc être apprise en même temps que la langue nationale. Alors qu'en France, de fortes réticences entourent une telle obligation pour le corse par exemple, l'Espagne permet la superposition de langues officielles : un réel atout pour éviter la mort des langues locales.
Trois modèles d'enseignement sont possibles. Les parents peuvent choisir un apprentissage de toutes les matières scolaires en castillan (sauf dans la province de Gipuzkoa), dans les deux langues ou intégralement en euskera, ce que proposent les Ikastolas ("écoles" en basque). La démesure prise par la politique linguistique basque entraîne le culte de la langue qui devient une arme politique pour les nationalistes, appuyés paradoxalement par une légitimité que lui reconnaît la Constitution espagnole. Le budget de promotion de la langue est par exemple supérieur à celui de la politique d'urbanisation de certaines municipalités. Bien plus encore, elle s'impose dans la pratique comme unique ; l'accès à l'emploi est souvent conditionné par une connaissance basique de la langue et il n'est pas rare d'interdire aux enfants, dans les colonies de vacances, l'usage du castillan. La question linguistique reste épineuse puisque toute construction d'un nouvel Etat passe par une uniformisation et une unicité de la langue.

La population basque dispose d'une qualité de vie supérieure à la moyenne de l'Union européenne. L'essor économique a permis une baisse du taux de chômage qui est actuellement le plus bas des Communautés Autonomes. Ces vingt-cinq dernières années, les Basques ont subi l'influence des politiques culturelles dans leurs relations au travail et à l'administration. De ce fait, une partie de la population a le sentiment d'appartenir à une nation différente de l'Espagne. Le fait différentiel ("El hecho diferencial") est l'argument des nationalistes pour légitimer leur combat culturel : "Euskadi est une nation. Nous apportons plus à l'économie espagnole". Avec l'ETA, l'idée est amplifiée. Le PNV a pu écrire dans des documents, mot pour mot : "Nous sommes un petit peuple, infiltré et entouré par des gens étrangers à nos préoccupations, dont le seul but recherché est de nous limiter dans ses schémas conceptuels et culturels, dans ses structures économiques et politiques" (3). La construction d'une culture différente se drape ainsi d'un aspect excluant et totalitaire.

Le Pays basque possède un corps de police propre, la Ertzaintza, qui détient le monopole de la violence légitime et garantit la sécurité des citoyens (4). Dès le début des années 90, un "plan de repli" a été établi par le gouvernement central par lequel la police nationale et l'armée ont diminué radicalement leurs effectifs au Pays basque. Néanmoins, l'obligation pour les jeunes hommes basques d'accomplir le service militaire dans l'armée espagnole a été maintenue jusqu'au milieu des années 90 (le nombre de déserteurs et d'objecteurs de conscience était le plus élevé de toutes les régions autonomes).
Tous les partis locaux, sauf Herri Batasuna (bras politique de l'ETA) ont signé un pacte en donnant à la Ertzaintza compétence dans le combat contre l'ETA. Toutefois, les liens de la police autonome avec les partis nationalistes ont parfois expliqué son manque de vigueur dans la lutte antiterroriste et son laxisme à enquêter sur les atteintes aux libertés publiques lorsque celles-ci dénoncent les excès nationalistes. Après les derniers attentats et les manifestations apologistes du terrorisme menées par l'entourage de l'ETA, le gouvernement central a contraint le PNV à une collaboration et à un échange d'informations entre les polices basques et espagnoles. L'accord de collaboration étant effectif, les menaces terroristes portent aussi sur le parti au pouvoir et sa police. Tous les deux ont déjà été l'objet d'attentats dans le passé lorsqu'ils se montraient prêts à agir contre la violence radicale. Le PNV suscite désormais autant d'espoirs pour trouver une sortie au labyrinthe basque que d'accusations par sa frilosité à combattre la violence.

Des citoyens basques assiégés
Nombreux sont les citoyens qui dénoncent les actions des séparatistes extrémistes contre tous les opposants au terrorisme. Mais l'ETA a contaminé la société,, faisant de ses idées des postulats admis par de nombreux Basques. Les pratiques de terreur menées au quotidien sont plus ou moins tolérées par la population (impôt révolutionnaire des commerces, insultes dans la rue, menaces inscrites sur les murs…). S'ensuit une banalisation de l'insécurité : les actions violentes sont ainsi justifiées d'avance. La société, touchée par le syndrome ETA, est à la fois victime et actrice de son malaise. Une minorité dénonce le népotisme et l'intolérance des nationalistes, alors que la grande partie de la population reste attentiste. Si les Basques se montrent inquiets au sujet des différents conflits mondiaux, ils préfèrent rester aveugles sur le fait qu'un de leurs voisins, collègue de travail, professeur ou encore commerçant, puisse vivre avec une escorte 24 heures sur 24 pour avoir reçu des menaces de l'ETA. La parole publique fait alors place à l'omerta par peur de représailles. Des sujets tabous tels que la langue et le folklore basques restent accaparés par le monde nationaliste afin de neutraliser le véritable dialogue. Les cibles du terrorisme se sont élargies pour ériger la suspicion en système. Aujourd'hui, les principales victimes sont des représentants politiques du Parti Populaire ou du PS basque, des journalistes d'opinion et des membres d'associations aidant les victimes du terrorisme. Le harcèlement de l'ETA se poursuit souvent après la mort par la profanation de tombes et par des insultes proférées à l'encontre des familles en deuil.
Des rassemblements ou des festivités sont organisés par les ultra nationalistes afin de générer une charge émotionnelle profonde chez les spectateurs. Les bourreaux sont persuadés d'être les victimes et cherchent à en convaincre la population. Pour cela, des manifestations pacifiques hebdomadaires, en faveur des prisonniers nationalistes, revendiquent un rapprochement de leur lieu d'incarcération. La stratégie de l'Etat espagnol de dispersion des prisonniers est problématique, l'ETA devenant l'objet de la sympathie de certaines associations de défense des Droits de l'Homme.
En 1982, certains citoyens rassemblés dans l'association d'origine française Artisans pour la Paix ont commencé à dénoncer la violence politique (cf. encart n?2). Pendant plusieurs années, des associations comme Denon Artean ou Gesto por la Paz, se sont engagées dans un travail de moralisation de la population en tentant de l'éloigner de la banalisation de la violence.
En juillet 1997, l'insistance de ces militants pacifistes s'est traduite par une véritable révolution citoyenne. Des millions de manifestants, en réponse au brutal assassinat du jeune conseiller Miguel Angel Blanco, sont descendus dans les rues d'Espagne. La foule a crié "Vascos si, ETA no" ("Oui aux Basques, non à l'ETA") demandant l'arrestation des porte-paroles du bras politique (Herri Batasuna) de la bande terroriste ETA. Le gouvernement autonome promet alors d'user de tous ses moyens légaux dans la lutte contre le terrorisme.

Une trêve pour la construction nationale
Pourtant, durant l'été 1998, entre le PNV et l'ETA ont lieu des contacts qui aboutissent à l'annonce d'une trêve illimitée : elle ne provoque pas un fort engouement. L'Espagne ne connaît que trop le fanatisme de l'ETA pour espérer un arrêt si soudain de la violence. Si les attentats s'arrêtent un temps, les cocktails Molotov et graffitis sur les murs des élus non nationalistes perdurent. Les atteintes aux biens publics ne cessent pas.
Le "Pacte de Lizarra", un ensemble de propositions pour parvenir à la paix sociale prenant comme modèle le processus de paix en Irlande du Nord, est signé par les différentes forces nationalistes basques (syndicats, associations, comités de défense des droits des prisonniers, partis politiques…). Le Parti Populaire et le PS basque n'y participent pas, s'étant isolés d'eux-mêmes selon les nationalistes. La paix sociale est conditionnée dans ce pacte par l'avancement de la construction nationale basque. A cette fin, le projet d'une "assemblée des municipalités basques" est créé pour représenter "l'essence du peuple". Un texte : "Etre pour décider" publié dans le journal Deia, annonce la nouvelle institution. "L'Etre" est le symbole de la souveraineté de la future nation, qui s'exprimerait par le biais d'une représentation locale, dans ce cas, municipale. La future assemblée de municipalités se trouverait alors plus proche du véritable habitant du peuple basque. Ce projet reste en phase avec le caractère ethnocentrique et excluant du nationalisme basque. De plus, le parti nationaliste doit marchander avec l'ETA. Ainsi, la commission des Droits de l'Homme du parlement basque accueille pour un temps à sa présidence Josu Ternera, un terroriste condamné pour avoir posé une bombe en 1987 qui avait tué 11 personnes dont 5 fillettes.
La trêve prend fin en décembre 2000. Elle a permis à l'ETA de réorganiser ses filières : c'était un piège selon les dires mêmes de l'organisation. Le gouvernement et la police basque ont cherché à éviter toute rupture, ce qui a placé les terroristes à l'abri des arrestations. Des policiers basques dénonceront le laxisme du conseiller de l'intérieur basque et de leurs supérieurs, dans la politique de surveillance des éléments radicaux. L'indulgence de la police confère à l'ETA une légitimité inacceptable.
Aux dernières élections du 13 mai 2001, les forces nationalistes ont conservé la majorité. Fait nouveau, on assiste à une modération du vote nationaliste. La moitié de ceux qui votaient pour Euskal Herritarrok, successeur du parti HB après 1998, et vitrine légale de l'organisation ETA, ont choisi le PNV. Ceux qui partirent de la maison du père à la fin des années 50, reviennent tel des enfants prodigues.
Les gouvernements espagnols successifs ont pour l'instant été tenus en échec après avoir oscillé entre le dialogue et la répression face aux terroristes. Le Pays basque est pour l'Europe un exemple concret des problèmes de revendications identitaires futures, de la difficulté d'intégrer les diversités dans un corps national. Suite à l'initiative de sa présidente Nicole Fontaine, le parlement européen, dans une récente résolution, a sévèrement condamné l'ETA pour son racisme et sa barbarie (5).
Désormais, la résolution du conflit repose plus que jamais sur les épaules du PNV. C'est à lui et à son équipe de gouvernement qu'il incombe de modifier ses référents culturels afin d'arriver à tempérer les conceptions divergentes des Basques.
Une longue tradition d'action pacifique caractérise la société basque. C'est à elle de continuer de gagner la rue et d'exiger du gouvernement la justesse des actions antiterroristes. C'est aux intellectuels de modifier les dérives narcissiques d'une société influençable. C'est aux responsables politiques de trouver des compensations pour toutes les victimes du terrorisme et leurs familles. C'est aux apologistes de s'éloigner des spirales de la violence dont eux seuls sont les responsables.

(1) Barbara Loyer Le nationalisme basque victime d'ETA. Le monde diplomatique du 02/98
(2) Ignacio Ramonet Tactique et stratégie de l'ETA militaire. Le monde diplomatique du 04/84
(3) Extrait du document présenté par Le Foro de Ermua au Parlement Européen en février 2000, intitulé "Déclaration au Parlement Européen sur le néonazisme et la violence politique au Pays basque (Espagne)"
(4) Pour une analyse de la police basque, voir El Pais du dimanche 22/10/00 et Libération du 9/05/01.
(5) Anai Zarzuela Engagement européen contre l'ETA, Cambio 16 du 19/0/2001.



Les formations politiques du Pays basque

Au Pays basque, différentes formations politiques de gauche et de droite gouvernent. Mais cette division n'est pas déterminante. La différence principale se trouve entre les partis nationalistes et les non nationalistes. A l'intérieur de chacun de ces groupes, on peut trouver la gauche et la droite classique, avec la particularité que la gauche radicale existe seulement du côté nationaliste. Ainsi, le Parti Nationaliste Basque (PNV), formation démocrate-chrétienne, fondé à la fin du dix-neuvième siècle, représente un secteur conservateur majoritaire.
Eusko Alkartasuna (EA), branche du PNV née en 1986, est le fruit de scissions internes au PNV. Aujourd'hui, il gouverne en coalition avec le PNV ainsi qu'avec Izquierda Unida (IU), parti de coalition entre les verts et les communistes.
Euskal Herritarrok, ancien Herri Batasuna (HB), a gouverné avec le PNV pendant les mois qu'a duré la trêve de l'ETA. Le bras politique de l'ETA, qui ne constitue pas un parti politique, mais une structure formée autour de diverses assemblées concernant tous les aspects de la société, fut légalisé dès le début des années 80 et profère une idéologie marxiste mêlée à un fort nationalisme ethnique. Le Parti Socialiste Basque (PSE-EE) est le résultat de la fusion, à la fin des années 80, du Parti Socialiste Basque et de Euzkadiko Ezkerra ("Gauche Basque" EE), parti politique régionaliste de gauche formé, entre autres par des avocats et des intellectuels et par des anciens militants de l'ETA politico-militaire.
Le Partido Popular (PP) est la formation démocrate-chrétienne espagnole, majoritaire au gouvernement central. Il constitue la racine idéologique d'Unidad Alavesa (UA) et de Union del Pueblo Navarro (UPN), partis de droite gouvernant dans la province basque d'Alava et dans la communauté autonome de Navarra.



Une longue tradition pacifiste

Dès 1982, quelques citoyens basques commencent de timides tentatives de recherche sur la non-violence à la Gandhi. Ainsi se met en place l'habitude de protester après les assassinats lors de rassemblements silencieux qui se déroulent de manière pacifique. En 1986, sur l'initiative d'une victime du terrorisme, Cristina Cuesta, se fonde l'Association pour la Paix en Euskal-Herria (Pays basque), qui a comme but principal l'organisation de ce type d'actions, la réflexion sur les conséquences de la violence terroriste sur la société. Les groupes de discussion prolifèrent dans les principales villes du Pays basque, et au début des années 90, se fonde la Coordination Geste Pour la Paix de Euskal Herria, qui unifiera les diverses actions non-violentes du Pays basque. En même temps, se constitue un autre groupe de réflexion tourné spécifiquement sur la réconciliation et l'appui aux victimes du terrorisme : Denon Artean - Paz y Reconciliacion ("Entre Tous - Paix et Réconciliation").
Pendant ces années, toutes les forces politiques sauf Herri Batasuna, étaient unies par un Pacte d'Etat (le Pacte de Ajuria Enea) qui coordonnait le travail de chacun des partis contre la pression terroriste. Le combat des associations pacifistes était un indispensable contrepoids à celui mené par les institutions politiques, judiciaires et policières.
Le sommet de la prise de conscience autour du véritable danger de dislocation sociale a été atteint au moment où un simple geste a été répandu parmi toute la population : porter un badge bleu qui symboliserait le souhait de l'immédiate libération des personnes enlevées par l'ETA et se rassembler toutes les semaines en signe de protestation contre ces séquestrations. La réponse du monde radical ne se fit pas attendre : des contre-manifestations étaient systématiquement convoquées face aux rassemblements silencieux, qui désormais se déroulaient entre les insultes et les menaces des uns et la mutisme des autres. Plusieurs fois, la confrontation, provoquée par les attaques des radicaux, a été évitée par la police.
En juillet 97, l'ETA séquestre et assassine, dans une macabre mise en scène, le jeune conseiller de la municipalité d'Ermua, Miguel Angel Blanco. L'impressionnante réponse de la population basque rompt le silence traditionnel des manifestations contre le terrorisme. Des centaines de milliers de citoyens crient "Liberté ! Liberté !" en face des sièges de HB. Le peuple avait repris la parole et pour la conserver, un groupe d'intellectuels fonde El Foro de Ermua et expose son projet au reste de la sociéte pour "joindre les volontés des individus contre le fascisme et le convertir dans un forum de discussion sur la convivialité au Pays basque."
A la fin de cet été, les polémiques suscitées au sein du PNV autour du besoin de l'isolement de Herri Batasuna rompent le Pacte de Ajuria Enea.
Après la supposée trêve de l'ETA, se forme le groupe Basta Ya ! (plate-forme de citoyens sans structure organisatrice précise) pour manifester publiquement l'appui à la Constitution et au Estatuto "dénominateur commun minimum de la convivialité entre les Basques" et en appui aux victimes du terrorisme. Ce groupe a reçu en 2001 le prix européen Sakharov de la liberté de conscience.