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L'Oeil électrique #23 | Musique / Mogwai

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Par Arno Guillou, Romain Guillou.
Photos : Arno Guillou.
Maquette : Nadège Robert.

La Beauté existe, je l'ai rencontrée. De grande classe, la plus raffinée qui soit, impeccable. Et pourtant intouchable, puisque c'est dans les vibrations d'une musique qu'elle m'est apparue. Et quelle musique : organique, chaleureuse, un instant calme, caressant le visage de l'auditeur, lui murmurant des mots tendres aux oreilles, lui faisant signe de la main, l'invitant à le suivre, hypnotisante, et le moment suivant déchaînée, tendue, hurlante, violente, furieuse, exaltée, pour finir à la fois perdue et fébrile. Cette musique, aux essences antagonistes, calme et tempête, est celle de Mogwai. Tant de créativité intrigue et pousse à la rencontre des membres du groupe. C'est Stuart Braithwaite, le guitariste et chanteur, qui répond à nos questions et permet de faire ainsi un tour d'horizon sur Mogwai et sur le style de musique auquel ils sont affiliés, à savoir le post rock.

LA GENESE
Avec la sortie de Spiderland (Touch and Go) en 1991, le groupe américain Slint ouvre la voie à une nouvelle approche du rock. Le tempo ralentit ; l'énergie brute, telle qu'elle existe sur de nombreux disques de l'époque (The Jesus Lizard, Nirvana…) n'est plus la priorité. L'émotion est alors au centre des compositions. Cette forme d'écriture prend le nom de post rock, terme que beaucoup de groupes associés à ce mouvement refusent par ailleurs ; cette attitude, normale et habituelle pour un groupe afin de ne pas se faire étiqueter, prend pour cette scène un sens particulier puisque ici les musiciens abandonnent beaucoup de choses habituellement admises dans le rock (et même dans la pop music en général - folk, funk, pop, rap, soul…) : pas de comportement de rock star, musiciens sans attitude particulière, guitaristes jouant assis sur une chaise sur scène, refus d'un leader, l'essentiel du travail étant uniquement consacré à la musique même. Stuart déclare à ce propos : "Post rock, c'est juste un terme. Mais je pense que ce n'est pas le bon : les mots sont faits pour dire quelque chose… Nous, nous jouons du rock, tout simplement. Post rock, ça ne veut rien dire, ou si, post rock, c'est quand je me saoule après un concert. C'est l'après rock, quoi !" Dans les faits, le post rock n'est pas très éloigné de la musique progressive et le format des morceaux rompt radicalement avec la structure couplet/refrain issue de la pop. D'ailleurs, contrairement à beaucoup de groupes britanniques, l'origine écossaise des membres de Mogwai intrigue quant à savoir s'ils ont jamais été tentés par la pop : "Pour être honnête, on se sent écossais et pas du tout britannique. Donc c'est déjà une bonne raison pour ne pas faire de la brit-pop. Je crois aussi que la pop anglaise, c'est quelque chose de rituel là-bas, et nous voulons jouer une musique plus moderne."
En fait je me demandais s'il y avait une explication au syndrome post-Beatles qu'il y a en Grande-Bretagne ? Beaucoup de groupes font de la pop à la manière des Beatles, ils n'arrivent pas à se débarrasser de ce passé lointain, sans forcément chercher à faire évoluer la musique.
"Je ne sais pas… Je pense que la musique britannique est tout simplement commerciale. En jouant de la pop, un groupe a plus de chance de passer à la radio et de vendre des disques, et je crois que c'est tout. Je ne sais pas si ça a vraiment quelque chose à voir avec les Beatles ou non."

L'HERITAGE
L'origine américaine de cette musique n'a en soi rien d'étonnant. Au commencement, le rock'n'roll, - ici c'est de la structure guitare/basse/batterie + électricité qu'il s'agit - est créé outre-atlantique et est intimement lié à l'histoire des Etats-Unis. Dans le prologue du livre de Greil Marcus, Mystery Train, traitant de l'origine de la musique populaire américaine, on peut lire cette phrase de Leslie Fielder : "...être américain (à la différence d'être anglais, français, ou quoi que ce soit d'autre) consiste précisément à s'inventer un destin plutôt qu'à l'hériter, puisque nous avons toujours été, dans la mesure où nous sommes américains, habitants non pas de l'histoire mais du mythe." D'ailleurs les groupes rock originaires du reste du monde ont constamment les yeux rivés vers ce pays. En France, deux attitudes coexistent : soit un groupe "francise" sa démarche, par les paroles, l'attitude, et le terme de rock français devient naïf voire ridicule - c'est-à-dire que l'on est passé du rock à la variété - soit le groupe chante en anglais, travaille avec un producteur américain, etc. et son attitude reste confinée à de l'imitation. Cependant, le propos est à nuancer justement avec le post rock. De par la non-attitude mise en avant, l'expérimentation et la quasi absence de chant dans les compositions, la notion de pays fondateur n'a plus de raison d'exister. Plus besoin d'avoir le mythe décrit précédemment : le besoin d'attitude ayant disparu, la langue aussi, en conséquence les foyers de créations se sont répartis un peu partout. Aux Etats-Unis évidemment, avec des groupes comme Bardo Pond, Labradford, en Ecosse on vient de le voir avec Mogwai, au Québec via le label Constellation et le collectif Godspeed You Black Emperor, mais aussi en France, où officie Rroselicoeur... à chaque fois avec des originalités, des talents propres à chaque pays, décomplexés a priori les uns et les autres par rapport aux Etats-Unis. Stuart déclare, à propos de sa nationalité :
"Je me sens très bien ! En fait, je suis plutôt content d'être écossais. En Ecosse, il y a un bon environnement propice à la créativité musicale. Voilà pourquoi il y a beaucoup de groupes différents. En musique, il y a Postcard records (label pop indépendant des années 80) et Creation records (label noisy indépendant ayant entre autre au catalogue : The Jesus and Mary Chain, My Bloody Valentine, Ride, Primal Scream). Je pense qu'il y a une bonne culture écossaise, on y fait des bons films, la musique de groupes comme Arab Strap est intéressante, ainsi que ce qu'on trouve sur le label d'électro Soma. En fait la scène artistique est vraiment très riche."

MOGWAI
Les membres de Mogwai ont formé le groupe en 1996, à Glasgow, sous l'influence de Stuart Braithwaite, à la guitare (et au chant quand il y en a), de Dominic Aitchison, le second guitariste, et de Martin Bulloch le batteur. Le premier album, Young Team, sort en 1997 après l'arrivée de John Cummings et de Brendan O'Hare. Sur cet excellent premier album, on découvre la musique de Mogwai : un sens de l'harmonie très prononcé, une alternance, à l'intérieur d'un même morceau, de passages calmes et extrêmement mélodiques, et de murs de sons, extrêmement impressionnants en concert : "Je crois que nos chansons sont très ouvertes. Le bénéfice de la longueur, de prendre ce temps à se construire, à évoluer… c'est comme ça qu'on le sent le mieux. En ce qui concerne le son, nous jouons à un volume sonore très élevé car nous voulons que le spectateur soit plongé dans la musique, que la musique l'enveloppe... Jouer le plus fort possible, sans que cela puisse engendrer de risques, c'est quelque chose qui est très important pour nous.
- Et ça depuis le premier concert ?
-Oui. Mais nous avons eu des problèmes en France, parce qu'il y a une loi qui limite le volume d'un concert à 105 décibels. Or nous souhaitons jouer à 125 décibels. Un soir, en Nouvelle-Zélande, nous sommes monté jusqu'à 129 décibels, putain ce que c'était fort ! (un peu plus fort que le niveau sonore d'un avion au décollage.)
- Et le public apprécie ?
- La plupart des gens oui, mais pas tout le monde. Mais si les gens n'aiment pas, ils sont libres de partir." …sacré Stuart ! Faudrait voir à ne pas exagérer quand même...
Cette structure de composition, par alternance de passages calmes et d'autres violents et forts est de nouveau très bien exploitée sur le deuxième album du groupe, Come on Die Young. Sur le morceau Ex-Cowboy, chef-d'œuvre du disque, les deux parties sont liées par un crescendo fabuleux. Si les deux premiers albums sont d'un niveau égal et constituent un véritable acmé, Rock Action, le troisième album (auquel a pourtant participé David Pajo de Slint) est par contre plus décevant : les compositions sont moins évolutives, le chant se fait plus présent, la production qui était discrète mais efficace sur les deux premiers (au point que sur Come on Die Young, il semble possible de visualiser les musiciens dans l'espace en train de jouer) devient envahissante sur Rock Action. Le résultat est finalement trop attendu. Le manque d'originalité de Rock Action ne pourrait être cependant qu'une passe. En effet, le groupe vient récemment d'enregistrer EP intitulé My Father, My King (Matador records), reprise d'un morceau traditionnel juif ; d'une durée de 20 minutes, enregistré par Steve Albini, ce nouveau morceau à leur répertoire est absolument ahurissant, spécialement lorsqu'il est joué en concert. Si le troisième album est décevant, il ne s'agit pas non plus d'un album facile à appréhender. Or Mogwai à ce niveau bénéficie pourtant d'un public assez large, ce qui semble étonnant pour une musique assez radicale. "Je pense que notre musique est faite pour tout le monde, je répète qu'elle n'est pas intellectuelle. Nous ne jouons pas une musique obscure… mais je pense que ce succès, c'est vraiment dû à la chance. Nous vendons plus que bien, c'est vrai. Mais pas autant de disques que U2 ou The Strokes, ou que n'importe quel groupe de pop d'ailleurs.
- Votre label doit faire un immense travail de promotion ?
- Oui, ils font un beau travail, mais on n'en vendra jamais autant que U2.
- Est-ce que c'est votre but ?
- De vendre autant que U2… oh non, non, non. C'est juste ma façon de décrire les choses."
Même s'il s'efforce de clamer que sa musique n'est pas cérébrale, je suis pour ma part totalement persuadé du contraire, ne serait-ce que par l'observation du public lors des concerts de Mogwai : une attitude extrêmement calme et contemplative, pas de cris ni de sauts, quelques têtes qui balancent de-ci de-là : on est loin du schéma classique du concert rock. A la limite, c'est assis sur une chaise que ce genre de concert s'apprécierait le mieux. "Dans certains pays, comme en France et au Japon, où nous sommes assez connus, les gens sont plus calmes qu'ailleurs. Mais en gros, les réactions sont plus ou moins les mêmes qu'aux Etats-Unis ou en Angleterre. Les gens respectent notre musique : ils restent calmes et écoutent."
Cette réinvention du rock par ces groupes est d'une richesse étonnante. Non content de contrer l'adage qui voudrait que le rock soit mort depuis l'avènement des musiques électroniques, elle confirme même qu'il a rarement été aussi en forme et créatif.

Références :
> Mogwai, Young Team (Chemikal Underground, 1997)
> Mogwai, Come on Die Young (Chemikal Underground, 1998)
> Bardo Pond, Dilate (Matador, 2001)
> Godspeed You Black Emperor, Lift your Skinny Fists Like Antennas to Heaven (Constellation, 2000)
> Rroselicoeur, Drachenhöhle (Partycul System, 2001)
> Slint, Spiderland (Touch and go, 1991)