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L'Oeil électrique #23 | Voyage / Pérou, au-delà de la danse

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Par Katell Chantreau.
Photos : Katell Chantreau.

"Danses folkloriques à 16 heures au Théâtre municipal". Ça y est, ils nous font le plan biniou, coiffes bigoudènes et sabots version andine, histoire que les touristes remportent chez eux les indispensables images d'Epinal des Indiens dans leurs costumes "typiques". En France, le mot "folklore" est souvent synonyme de culture artificielle vendue au touriste en quête de couleur locale. En arrivant au Pérou et face à la vitalité de ce concept et de la culture qu'il désigne, je me rends vite à l'évidence : il va falloir se décentrer et prendre de la distance par rapport à mes références franco-françaises. Ici, le folklore désigne la culture et les savoirs populaires, ainsi que leur étude scientifique et technique comme composante majeure de l'ethno-anthropologie. 20 000 danses pas moins ! C'est le nombre que donnent les chercheurs qui ont recensé les danses du Pérou. A chacune d'elles correspond un groupe culturel, une histoire, une signification sociale, un costume... Autant dire que j'ai plongé avec délice dans l'univers du folklore péruvien et qu'il serait complètement crétin de vouloir en faire une présentation exhaustive. Déambulations au pays de la danse.

TRUJILLO-LIMA : LA MARINERA, DANSE NATIONALE DU PEROU
Trujillo : capitale de la marinera, ma première étape au Pérou. Il fait chaud, cette ville de la côte ressemble un peu à une ville du sud de l'Espagne avec ses balcons en bois, ses palais et ses maisons aux couleurs vives. Ici et là, derrière les persiennes closes, s'échappe un air de musique entêtant et mâtiné, les danseurs s'entraînent. Dans moins de deux mois, Trujillo accueillera comme chaque année, le concours national de marinera. Marinera... le mot résonne doucement et appelle à la mémoire une histoire curieuse faite d'allers-retours et de mélanges. A l'origine, il y a la zamacueca, musique et danse de la séduction des Noirs de la côte nord du Pérou. Déhanchements "lascifs", musique "exubérante", sensualité "à odeur de soufre"... de quoi choquer les Blancs bien pensants qui voient dans cette danse la théâtralisation de la luxure. Dans les années 1830, un ministre péruvien voyage au Chili avec une servante noire dans ses bagages. La servante rend son tablier et monte un tripot où elle danse la zamacueca. Les Chiliens adoptent la danse. Modes et mouvements culturels faisant, la zamacueca revient au Pérou, rebaptisée la chilena. Suite à une guerre opposant marins chiliens et péruviens, et pour honorer la marine péruvienne, la chilena change de nom. La marinera est née et devient rapidement la danse emblématique de la côte péruvienne. Mais j'étais arrivée trop tôt à Trujillo et, mis à part quelques pas esquissés lors d'un concert, j'ai dû attendre d'être à Lima pour satisfaire ma curiosité. Là, les cours de danse prolifèrent et les présentations sont nombreuses. A Lima, on assiste à un boum des danses et musiques folkloriques. Tout a commencé à Barranco et Miraflores, deux quartiers chics de Lima où des collèges privés pour fils à papa se sont mis à organiser des concours de danses : "ça plaît aux enfants de se déguiser". Compétition aidant, les cours de danse se sont propagés jusque dans les collèges publics et ont favorisé la création d'associations culturelles. Zoraida et Willi, danseurs de l'association Tupay, m'ont offert ma première marinera. Sur la piste, tous deux affichent un sourire radieux et s'amusent des stratégies spacio-galantes du partenaire. Ils se croisent, s'éloignent, se rapprochent, s'effleurent sans se toucher. Bref, ils se la jouent à mort. Le pañuelo (foulard) tournoie avec grâce et renforce l'allégresse qui se dégage du couple. Rien à dire, c'est de la séduction bien rôdée et efficace.

AYACUCHO-LIMA : LA DANZA DE LAS TIJERAS, DANSE MAGIQUE DE LA SIERRA
C'est Noël. Comme chaque année, les habitants du quartier Iguain se rassemblent pour fêter l'événement. Iguain est le nom d'une communauté indienne de la sierra d'Ayacucho, à 9 heures de bus de Lima. C'est aussi le nom du quartier de la banlieue nord de Lima où j'ai élu domicile pour ce mois de décembre estival. Ici, tous les habitants sont des paisanos, c'est-à-dire originaires de la même communauté. Ainsi émigre-t-on au Pérou. Les serranos (habitants des montagnes) quittent leur village pour trouver du travail à Lima. Ils s'installent là où des parents peuvent les accueillir et restent finalement au même endroit, construisant peu à peu la version urbaine de leur communauté d'origine. La vie du quartier entretient les rites et les usages culturels en vigueur au pays, en les accommodant à la sauce liméenne. Pour Noël toujours, on invite des danseurs et des musiciens de la sierra.
Isabel : "On va faire un tour à la fête ? Y'a des danseurs de ciseaux." C'est quoi ça, des danseurs de ciseaux ? Quand on arrive, le local du quartier est plein à craquer, l'ambiance conviviale et joyeuse, et certains sourires béats traduisent un état d'ivresse déjà bien prononcé. Les gens, assis ou debout, forment un demi-cercle qui délimite l'espace scénique réservé aux artistes. Des enfants jouent à mordre dans cet espace mais se font vite rabrouer. Il a quelque chose de sacré. Face à nous se dresse la crèche qui célèbre la Nativité. C'est pour elle que les ciseaux s'agiteront tout à l'heure. Les gens attendent. Un soupçon d'impatience a envahi la salle. Enfin les danseurs arrivent : deux hommes revêtus de costumes multicolores et étincelants. Une harpe et un violon accompagnent chacun d'entre eux. Que le spectacle commence ! On est alors embarqué dans une succession de pirouettes, pas de danse stupéfiants, acrobaties dignes du cirque de Moscou, le tout sur une musique vive et ensorcelante rythmée par les deux lames d'acier qui trépignent dans les mains des danseurs. Les fameux ciseaux... La compétition bat son plein, c'est à celui qui adorera le mieux l'enfant Jésus. Dans cette escalade au prodige, les deux danseurs se produisent en alternance, offrant à chaque tour des déplacements et des pas plus extraordinaires qu'au tour précédent. Pas de juge pour dire qui a gagné : la faveur du public se mesure aux applaudissements. Je reste médusée. Caramba ! J'ai pas pris mon appareil photo. Mais la danse cède la place aux pruebas. C'est la preuve par le sang : on mange un crapaud vivant, on avale une épée, on enfile des cordes de harpe dans sa gorge pour mieux jouer ensuite... C'est le moment ultime, fascinant et dégoûtant à la fois, où les danseurs de ciseaux font la démonstration de leurs pouvoirs magiques. On dit qu'ils ont vendu leur âme au diable pour pouvoir supporter l'épreuve de la danse. Basculement : derrière l'adoration de l'Enfant ressurgissent des cultes beaucoup plus anciens, profondément ancrés dans les esprits. 500 ans d'évangélisation n'ont pas eu raison des dieux andins. C'est trop d'un coup pour moi. Ecœurée par le sang qui coule, je quitte la salle à regret.

CHINCHA : LE ZAPATEO NEGRO
Chincha, sur la côte à 3 heures au sud de Lima, est la ville noire du Pérou. Dans cette région, il y avait de grandes propriétés terriennes où l'esclavage était la règle. Les Noirs sont restés sur les lieux de l'exploitation de leurs grands-parents. A Chincha on fête les Rois et le zapateo negro est à l'honneur. C'est une danse qui se concentre sur le mouvement des pieds et les bruits et rythmes que l'on peut produire avec ses chaussures (zapatos en espagnol). On retrouve le zapateo dans de nombreuses danses populaires, aussi bien en Europe que dans la sierra du Pérou ou sur la côte. Mais attention, rien à voir avec les claquettes. Ici encore, c'est pour adorer la Nativité que les Noirs jouent des talons et des pointes.
Une bonne occasion pour organiser une virée avec les copains danseurs de Lima. Dans la matinée, on trouve bien sur les marchés de la ville quelques groupes de danseurs qui "zapatent", mais si l'on veut vraiment sentir l'ambiance, il faut pousser jusqu'au Carmen, un village à quelques kilomètres de là, siège de l'une des plus grosses fermes esclavagistes du coin. Au Carmen, presque tous les habitants sont noirs. Toutes les boutiques ont installé une crèche et invitent les groupes de danseurs à entrer pour honorer l'enfant Jésus, après quoi les propriétaires offrent un coup à boire et des petites douceurs. Les boutiques rappellent les hermandades du temps de l'esclavage, seuls endroits où les Noirs avaient le droit de faire vivre leurs musiques et leurs danses. Elles étaient en effet tenues par des curés qui pouvaient ainsi mieux orienter les pratiques culturelles des Noirs, notamment leurs "danses de sauvages", vers la piété chrétienne. Nous allons à la suite des groupes de danseurs, trimbalés d'épiceries en pharmacies en passant par les salons de coiffure et les cafés. Les filles sont habillées avec des robes blanches ou roses à dentelle et dansent accompagnées par une guitare. Les gars, eux, dansent au son du violon. Le tintement des clochettes et les voix accompagnent parfois les instruments et les talons. Ferveur, fatigue et alcool sont au rendez-vous. Si les danseurs arrivent à éliminer ce qu'ils avalent, on ne peut pas en dire autant de certains de leurs collègues spectateurs qui ont commencé à partir de travers depuis un bon moment déjà.
Mais la nuit est venue et il est temps de se séparer. Les amis de Lima rentrent ce soir chez eux, tandis que je me plante à la sortie de Chincha en attendant un hypothétique bus pour Arequipa. A minuit, c'est la victoire de la persévérance, en voilà un qui a une place pour moi.

CHIVAY-AREQUIPA : LES WITITI, DANSE ET CHAMPAGNE SOUS LA PLUIE
Dans le bus qui me conduit de Arequipa à Chivay, un village de la vallée du Colca, une femme me parle d'une fête qui aura lieu à Lari à la fin de la semaine. Mes amis de Chivay confirment. Ils sont couturiers et le travail afflue les veilles de fêtes. Olga et David sont aussi danseurs et m'expliquent toute la symbolique véhiculée par la danse des Wititi qui prévaut dans toute la vallée. Deux histoires se mêlent. Un gars de Chivay, amoureux d'une fille de Yanqui, devait revêtir une jupe pour pouvoir rencontrer son amie sans se faire remarquer. Mais un jour, le père de la fille les surprit et les tua. Par ailleurs, il y avait des batailles rangées entre bandes rivales de la vallée pour les filles et pour l'eau. Avec des frondes, les garçons tiraient des fruits et des pierres. Ces batailles interdites, la compétition a été transposée dans la musique et la danse où deux groupes s'opposent.
Si la rive sud du Colca se profile comme une route touristique embouteillée par les minibus, la rive nord reste un chemin de terre peu fréquenté. Sauf lorsqu'une fête de village s'annonce et que tous les immigrés d'Arequipa remontent par cette même petite route vers leur communauté. Le ciel est gris mais qu'importe, aujourd'hui c'est la fête à Lari. Je pars de bonne heure avec Karina et Yesmani, les deux enfants de mes hôtes. Le minibus s'arrête, le chauffeur a vu, au milieu de la route, un énorme pain brioché tombé d'on ne sait quel convoi festif. Aussitôt ramassé, aussitôt partagé entre tous les passagers. Quelques kilomètres plus loin, un second pain... on est sur la bonne voie.
Arrivée à Lari, je fais connaissance d'un jeune couple qui m'offre du "champagne". Les danseuses portent attachée à leur poignet une bouteille contenant un drôle de mélange mousseux/vin blanc, et donnent à boire aux danseurs. Ils m'embarquent du même coup dans leur groupe. En dansant, nous allons d'une maison à l'autre, investissant les cours pour danser et les étables pour nous reposer en buvant un coup, et c'est reparti. Jusqu'à arriver, en milieu d'après-midi, autour de la place du village. Là, nous rejoignons le second groupe, mais sans nous mêler. La pluie commence à tomber et nous commençons à tourner autour de la place en dansant. Dans les costumes des danseurs, je retrouve les histoires que l'on m'a racontées. Des garçons portent les mêmes jupes que les filles, magnifiquement brodées des genoux aux pieds. Certains portent aussi la montera (chapeau qui protège le nez, les oreilles et la bouche) et la honda (fronde) des affrontements entre bandes.
Les cuivres de la banda portent la danse et ne s'arrêtent jamais. Dès qu'un danseur veut s'arrêter, on lui donne à boire et il repart. Compétition jusqu'au bout de la nuit, voire plus, jusqu'à ce que l'un des groupes devienne propriétaire de la place par son endurance et la qualité de ses musiciens. Trempés jusqu'aux os, pris dans le tourbillon et alcool aidant, on oublie le temps et on s'abandonne au plaisir de la danse et de la transe.
A la tombée de la nuit, quelques-uns roulent déjà par terre. Parmi eux se trouvent peut-être les deux majordomes de la prochaine fête. Eh oui, c'est comme ça qu'on les recrute ! Sélectionnés par une commission populaire parmi les villageois aisés, on fait boire de l'eau de vie aux majordomes potentiels jusqu'à ce qu'ils acceptent cette charge. Ils sont alors responsables de l'organisation matérielle de la fête : trouver des musiciens, des danseurs, de l'argent... Ils doivent mettre beaucoup de leur poche mais le prestige social est à la clé, surtout pour celui qui devient propriétaire de la place. Une façon sympathique de redistribuer les richesses.

PUNO : LE KAJHELO, RAPT DE LA FIANCEE PAR LE COW-BOY MACHO
A Lima, les amis danseurs m'avaient beaucoup parlé de la fête de la Candelaria de Puno qui est considérée comme le must de la danse indigène et métisse, Puno étant la capitale du folklore péruvien. On m'avait aussi parlé de débordements orgiaques avec alcool coulant à flots. Je ne pouvais donc pas manquer d'y être. Le fait est que la famille qui m'accueillit pendant ces dix jours était adventiste (mouvement protestant rigoriste, né aux Etats-Unis, qui attend un second avènement du Messie) et se méfiait de la danse, de la fête et de la consommation d'alcool qui va avec. Contrainte à la modération, j'ai tout de même avalé avec délice des heures et des heures de musique et de danse. La Candelaria est centrée autour de deux concours : danses autochtones et danses métisses urbaines avec "costumes de lumière". Elle fait intervenir plus de 30 000 danseurs et 8000 musiciens. Autant dire que pendant dix jours, entre répétitions, concours dans le stade, défilés dans la rue et fête le soir, la ville de Puno baigne littéralement dans les musiques et les danses de toutes sortes. Dans cette vitrine immense du folklore de Puno, la danse du kajhelo m'a particulièrement marquée par son jeu scénique et la joie qu'elle dégageait. Plus machiste tu meurs, mais plus jubilatoire il n'y a pas. C'est une danse qui met en scène des jeunes cow-boys aymaras qui raptent leur amoureuse. Au début, le gars séduit la fille en lui jouant du charango (petite guitare) et finalement l'attrape avec sa corde comme il le fait pour les animaux et l'emporte. Autour de ce scénario de base, il y a un jeu plein d'humour qui évoque le défi, la virilité, la fascination. La danse est portée par une musique vivace et allègre et des paroles à double sens mélangeant l'espagnol et l'aymara. C'est par exemple le gars qui dit à sa copine d'une nuit qu'il est temps qu'elle se retire s'ils ne veulent pas être surpris par la lumière du jour. Une façon à peine voilée de dire "adios amiga". Le kajhelo est une danse de l'amour et de la séduction qui fait figure d'exception. Les Aymaras n'ont guère l'habitude d'extérioriser facilement leurs sentiments. Pourtant, c'est bien de désir qu'il est question tout au long de cette danse, et à la fin, lorsque le cow-boy emporte sa cavalière, on devine ce qui va arriver. Même lorsque, comme ça arrive parfois, le scénario s'inverse et que c'est la jeune fille qui emporte son cow-boy sur le dos.

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MARGOT PALOMINO, Politiquement incorrecte
Propos recueillis et traduits du péruvien par Katell Chantreau.

En 1990, le Japonais Fujimori est élu Président du Pérou. Il se propose de mettre le pays sur les rails du libéralisme et d'en finir avec la guérilla du MRTA (mouvement révolutionnaire d'obédience guévariste, responsable notamment de la prise d'otages à l'ambassade du Japon à Lima en 1996) et du Sentier Lumineux (mouvement révolutionnaire maoïste violent qui a tenté de prendre le pouvoir dans les années 80 et 90). En 1992, suite au coup d'Etat civil du 5 avril qui élimine le Congrès et déclare l'état d'urgence, Fujimori promulgue un décret-loi au nom duquel tous ceux qui parlent de droits du peuple, de défense des pauvres, de culture andine, peuvent être accusés de subversion et emprisonnés. C'est ainsi que les syndicats sont interdits et que les universités subissent une répression sans précédent. Les groupes folkloriques sont également touchés. L'amalgame est vite fait entre la défense de la culture andine et l'engagement dans la lutte armée révolutionnaire. Pendant tout ce temps, Margot Palomino a continué à défendre le folklore péruvien, et à explorer la chanson populaire ayacuchanaise de sa voix cristalline. Son témoignage illustre le croisement entre les revendications sociales et culturelles que l'on retrouve dans le travail de nombreux artistes péruviens. Des revendications qui s'inscrivent dans la cadre de l'émergence de la question indienne en Amérique Latine, et dans le contexte d'un pays profondément marqué par les mouvements marxistes révolutionnaires, la répression fujimoriste et les attitudes impérialistes nord-américaines.

Tu travailles à la diffusion et à la valorisation du folklore péruvien, qu'est-ce qui t'intéresse dans l'art populaire ?
Je pense que l'art populaire, que ce soit la danse, la musique, la peinture, exprime le vécu quotidien du peuple. Il y a une phrase qui dit : "tout art vient du peuple et va à lui". Les artistes peuvent exprimer les espérances des gens et les élever, sans pour autant récupérer tout pour la seule raison que ça vient du peuple. Ils gardent le plus important et en tirent les valeurs fondamentales. Ce travail est d'autant plus nécessaire que nous vivons dans une société en crise de valeurs. Avec la mondialisation, on a perdu l'essentiel, ce qui fait bouger l'humanité : la solidarité, la fraternité, le travail communautaire. On doit rejeter l'individualisme asphyxiant qui sert de fondement au système qu'on veut nous imposer.

Que représente la culture populaire face à la domination de la "culture" commerciale occidentale et surtout états-unienne ? Je pense notamment aux programmes télé qui mettent en scène un nombre incroyable de grands blonds aux yeux clairs et qui véhiculent une vision de la société où la réussite et le bonheur sont liés à la consommation...
Depuis toujours, viennent d'Europe et des Etats-Unis des paquets culturels tout faits dont l'unique but est que les jeunes cessent de s'identifier à ce qui leur est propre. Comment un jeune pourrait-il aimer son pays s'il ne connaît même pas ses valeurs culturelles ? On nous met des préjugés dans la tête pour nous écarter de notre réalité, au point d'avoir honte de ce que nous sommes. Avec d'autres artistes, nous travaillons à la constitution d'un front culturel contre ces modèles aliénants, proposer autre chose que ce que l'on a partout à la radio et à la télé. Nous revendiquons le droit à une vie digne où la justice, la liberté, l'équité ne sont pas que des mots, et où l'on puisse être fiers de notre culture. Arguedas (écrivain et ethnologue péruvien) disait déjà qu'il est nécessaire de renforcer notre identité culturelle.

Pendant des années, ça n'était pas bien vu par le pouvoir de faire du folklore. Pourquoi ?
Tout au long du vingtième siècle, les politiques se sont efforcés de faire disparaître l'Indien, non plus physiquement comme les colons l'avaient fait à une période, mais culturellement. Il y a eu des énormes campagne de propagande pour mettre dans la tête des gens qu'il n'y avait plus d'Indiens, qu'il n'y avait que des campesinos (paysans). Il n'y a aucun gouvernement qui ait voulu faire vivre ou revitaliser notre culture, pas même sous la forme de démagogie partisane. Le gouvernement révolutionnaire du Général Velasco, au pouvoir dans les années 70, avait déclaré que la langue quechua serait protégée, mais ça n'a jamais été développé. On proposa également de diffuser la musique andine à la télévision et à la radio, mais ça ne dura pas.

Aujourd'hui, on a quand même l'impression d'un certain bouillonnement folklorique. Est-ce que les artistes qui cultivent l'art populaire sont bien vus par le pouvoir ?
Un art qui conteste le système ne sera jamais bien vu par le pouvoir politique. Un artiste, une personne qui aime ce qui lui est propre, va développer son amour pour son pays. Il va vouloir lui donner une société meilleure où il n'y ait pas d'inégalité, où tous puissent avoir accès à l'éducation, à la santé, au logement. Il y a une poignée d'individus qui détiennent les moyens de production et ceux-là seulement vivent dignement. La grande majorité des Péruviens vivent dans une situation assez difficile. Alors tout travail artistique qui reflète cette situation va nécessairement être mal vu par un pouvoir qui défend les intérêts des riches et des entreprises étrangères.

Un artiste qui fait du folklore est-il nécessairement un artiste engagé ?
Non. On peut utiliser le folklore pour des intérêts étrangers à l'engagement pour le peuple. Un art engagé est un art qui a pour finalité la construction d'une société plus humaine, plus sensible. Un art qui ne sert qu'à amuser et divertir, je ne vois pas où est l'engagement. Pour moi, un aspect fondamental du travail artistique est de faire que les gens prennent conscience de la réalité dans laquelle ils vivent. Vallejo (poète péruvien) disait que l'art doit avoir une forme et un contenu, il doit être beau, mais aussi avoir un message, une raison d'être.

Y a-t-il un lien entre le travail des artistes qui font vivre le folklore et le travail d'éducation populaire ?
Oui. Le travail des artistes constitue une alternative à la carence d'éducation dans les écoles d'Etat. C'est important qu'il y ait des ateliers de danse, de musique qui diffusent le folklore et permettent que les gens valorisent ces manifestations artistiques. Ces ateliers font de l'éducation populaire lorsqu'ils ne se contentent pas d'enseigner les techniques de la danse mais posent des questions : pourquoi la danse et pour quoi ?

C'est mieux de parler de la culture folklorique ou des cultures folkloriques ?
Les ! Parce que le Pérou est un pays multiculturel, il existe une grande diversité de cultures. Arguedas disait que c'est un pays où coulent tous les sangs : il y a la culture huanca, chavín, les Pocras, les Puquinas, les Aymaras, les Quechuas, les Noirs, sans parler de la diversité des cultures amazoniennes. Tout en respectant chacune de ces cultures, nous devons chercher un lien qui nous identifie à toutes, et en fonction de ça, réussir l'unité du pays.

Tu as enregistré ton premier disque en 1988 avec le groupe Trilce, comment as-tu commencé à chanter ?
J'écoutais les chansons de grands représentants de la chanson sociale ayacuchanaise comme Martina Portocarrero, Manuelcha Prado... (Ayacucho est une région de la sierra réputée pour la virulence de ses luttes sociales et politiques). Elles m'ont sensibilisée, m'ont fait prendre conscience de ce que j'étais, du monde où je vivais et de la nécessité de montrer la richesse musicale de notre pays. Cette nécessité devint plus impérative et nous avons formé le groupe Trilce. Aujourd'hui, la plupart des textes que je chante sont des chansons à contenu social, des chansons d'espérance, de dénonciation, d'amour. Par exemple, une chanson que j'aime beaucoup, "dos palomitas", raconte l'histoire d'un couple d'amoureux. Le garçon travaille en usine. L'usine est prise par les ouvriers. La répression arrive et tue les ouvriers. La femme attend son mari et se dit "ah, il sera parti avec une autre fille", sans savoir qu'il a été tué.

Quelle est ta langue maternelle ?
Le castillan malheureusement. J'essaye d'apprendre le quechua, et c'est bien difficile. Parce que, dans ma région, on ne parle pas le quechua. Mais je sens une identification profonde avec la culture quechua, andine. Je chante un peu dans cette langue aussi.

Pour des raisons économiques entre autres, il y a une forte émigration des Indiens de la sierra vers la côte, et tout particulièrement vers Lima. Beaucoup abandonnent leur langue maternelle. Pourquoi ?
Comme je te le disais, il y a beaucoup de préjugés. Dans les grandes villes, l'Indien de la sierra est considéré comme inférieur. Les parents ne veulent pas que leurs enfants souffrent de ce rejet et leur interdisent de parler quechua. Par ignorance aussi, parce que, quand les Espagnols sont arrivés, ils ont commencé à nous enseigner que notre culture était inférieure à la culture occidentale. Ils ont essayé d'éradiquer autant que possible les habitudes et les façons de vivre de la sierra. Mais on est en train de prendre conscience de tout ça et de tenter de récupérer cette culture, même si c'est assez difficile parce que les médias de masse rejettent la culture andine. Si tu regardes la télévision, l'image de la femme indigène qu'elle diffuse est une aberration. Contre ce type d'images aussi, nous devons nous battre.