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L'Oeil électrique #7 | Photo / Max Pam

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Par Arno Guillou, Kate Fletcher, Lionel Boscher.

Max Pam est Australien, photographe voyageur, voyageur photographe. A 20 ans, il plaque tout pour un voyage Calcutta Londres en Coccinelle, en pleine période hippie. Muni de son appareil photo, pendant 20 ans, il traverse l'Inde, le Pakistan, les hauteurs du Népal, s'immisce dans les bordels de Bangkok, déambule dans Bombay. Il navigue entre l'Australie et l'Asie, entre petits boulots et voyages photographiques. Condensé de 20 années de photos, Going East sortait en 92. Il y parle aussi des gens qu'il rencontre, des endroits, de la photo... en bref, de sa vie. Retour sur un livre majeur et méconnu de la photographie et petit aperçu des bouts de vie d'un surfeur qui a la bougeotte.

Tu as un objectif précis dans ton travail ?
Pour moi, la photographie interprète ma vie et les courts moments des périodes de changement.

A ton avis, pourquoi ton travail peut-il toucher des gens ?
Le fait de regarder des photos provoque des sortes de déclics dans ton cerveau qui sont sans limites. Et ils sont souvent tellement subjectifs qu'ils sont toujours uniques. La force qu'il y a dans les bonnes photos est liée à une sorte de langage visuel qui n'a pas d'équivalent écrit ou parlé. J'espère que des gens sont touchés par mon travail de cette manière. Ils peuvent peut-être partager ça, comme dans le cas de mon bouquin : le témoignage d'un jeune occidental qui vit une histoire d'amour gothique et continuelle avec l'Asie, son histoire, sa nature et ses villes.

L'équipement que tu utilises influence-t-il ton travail ?
J'ai vu un jeune photographe allemand qui regardait la cérémonie de mariage du Prince Birendra sur Dubar Square à Katmandu en 1970. Il portait une veste de l'armée américaine de la deuxième guerre mondiale, et sur son épaule, il portait cet énorme appareil photo suédois argenté, qui brillait. Je voulais être ce type. J'ai été totalement convaincu quand six mois plus tard, j'ai posé les yeux sur les images puissantes que Diane Arbus avait créées avec cet appareil suédois. Et depuis 1971, j'ai pratiquement exclusivement utilisé des appareils de format carré (des appareils dont le négatif est de forme carrée et qui se portent suspendus autour du cou, à hauteur de poitrine. Un écran situé sur le dessus de l'appareil permet, par un jeu de miroirs, de visualiser le sujet photographié, ndlr). Ces appareils, quand tu les utilises au niveau de la taille, imposent leur propre tempo lent sur toi. Si tu photographies les gens avec un objectif grand angle comme je le fais souvent, il faut vraiment être très proche d'eux. Tu travailles au ralenti et tu as une relation presque intime avec une personne que tu ne connaissais pas il y a trente secondes. L'accord tacite du contact visuel est toujours là. Mais quand tu utilises un appareil 35mm (les appareils couramment utilisés à l'heure actuelle, ndlr), ça ne peut jamais se passer comme ça. L'appareil est devant ton visage, comme un masque, et tu peux te rapprocher tant que tu veux, il y a toujours cette sorte de distance critique qui reste.

L'agence Métis s'occupe de tes photos en France. Est-ce que le fait de travailler avec une agence change ta manière de fonctionner ?
Travailler avec Métis est cool. C'est une bonne agence. J'ai beaucoup de respect pour l'équipe et ils proposent mes photos toutes prêtes aux supports imprimés. Mais si ta seule source de revenus est constituée par le travail que tu fais pour des agences, que ce soit Magnum, Métis ou n'importe qui d'autre, tu te retrouveras souvent à photographier des sujets commerciaux. Et ça pour un photographe, c'est le baiser de la mort. Je suis persuadé que l'histoire confirmera mon opinion que la plupart des super boulots photographiques des 175 dernières années ont été le résultat de la volonté exclusive du photographe. Il suffit d'ouvrir une copie du National Geographic, de Cosmopolitan ou de Vogue pour voir une formule conservatrice et commerciale intégrée à la publication. Parfois, de super sujets peuvent transcender le cœur commercial et banal de ces magazines, mais c'est généralement parce que le travail a purement été fait à l'initiative du photographe.

Quelle est la meilleure manière de présenter le travail d'un photographe ?
Sans hésitation, la meilleure manière de présenter son travail, c'est le support papier : par la presse ou dans les livres. C'est le moyen de toucher énormément de gens et de les toucher dans l'intimité d'un moment que la personne a pris pour ouvrir une publication et être là, seule avec ton travail.

Dans Going East, on a rarement l'impression que les photos sont " volées ". Tu sembles toujours proche de tes sujets. C'est une décision consciente ?
J'aurais pu toucher pratiquement toutes les personnes que j'ai photographiées et c'est une chose que j'aime réellement dans la photographie. Chaque rencontre, partout, devient inévitablement une petite, ou parfois une grande pièce de théâtre de rue. Il y a un libre échange d'idées de pose, de cadrage et d'angle de prise de vue, et souvent de longues conversations sur les raisons pour lesquelles je fais ça. Pourquoi vous êtes ici ? Comment vous vous appelez ? Combien de fois faites-vous l'amour à votre femme toutes les nuits ? Vous m'enverrez les photos ? Il n'y a pas de moment décisif, juste une curiosité mutuelle, et le théâtre de rue peut commencer. Voler des photos, c'est un truc de paparazzo.

20 ans de travail en un seul livre ! Comment as-tu réussi à sélectionner les photos ?
La sélection n'a pas vraiment été difficile. Quand tu as vécu si longtemps avec ton travail, au bout d'un temps, tu comprends quelles sont tes forces. Le plus difficile a été de faire la maquette. La conception des pages et le flux des images dans le livre nécessitent beaucoup de réflexion.

Avant de voir la petite annonce Astrophysicien cherche accompagnateur pour voyage en coccinelle VW de Calcutta à Londres, tu avais envisagé de voyager et d'en faire des photos ?
J'avais déjà souvent voyagé avec un appareil en Australie. J'ai commencé à 16 ans avec un 35mm. J'avais pris l'appareil avec moi pendant un voyage avec des copains pour faire du surf dans l'état du Queensland. Mes copains les plus âgés avaient des voitures, on était tous des cinglés du surf et c'était excellent de monter dans des vieilles bagnoles et de faire des milliers de kilomètres comme dans un road movie.

On dit que les voyages forment la jeunesse. Est-ce que l'Asie t'a amené dans le monde des adultes ?
L'Asie m'a empêché de prendre au sérieux toute notion d'un monde adulte. J'ai toujours trouvé difficile de retourner chez moi quand j'étais en Asie et j'essayais de faire en sorte que mes périodes d'exil soient aussi courtes que possible. Ça n'est qu'au milieu des années 80, quand je suis revenu habiter en Australie, et avec la naissance de mon deuxième enfant que tout le poids des responsabilités familiales m'est tombé dessus.

Tu as passé beaucoup de temps en Inde. Quelles différences vois-tu entre l'Inde d'il y a vingt ans et l'Inde actuelle ?
Avant, l'Inde était un super endroit. J'ai vu la population de l'Inde doubler depuis 1970. Chaque petite métropole est complètement surchargée. Aujourd'hui, de Tiruchirappalli à New Delhi, la densité humaine est phénoménale. Au début des années 70, j'avais décidé de passer autant de temps que possible en Inde, parce que je pensais qu'une révolution marxiste/maoïstes allait balayer un système vieux de 4000 ans en quelques

en quelques instants. A cette époque, ce que je ne réalisais pas, c'était combien l'ordre ancien de la société sur le sous-continent indien était forte. Le gouvernement marxiste de Kerala et du Bengale occidental n'a jamais remis en cause le système des castes, et les Naxalabari maoïstes ont disparu dans la construction de l'état du Bilhar. Au début des années 80, Rajiv Ghandi avait laissé tomber le modèle socialiste de l'industrialisation et de l'autarcie, pour laisser la voie libre au consumérisme de masse et à l'expansion rapide de la classe moyenne. Le gouvernement actuel fabrique des bombes atomiques et met en place une idéologie douteuse de chauvinisme Hindou, dans un pays où la minorité musulmane est de 100 millions de personnes. Mais je vais toujours en Inde avec grand bonheur.

Qu'est-ce qui t'a fait retourner en Australie ?
C'est pour les enfants que nous sommes rentrés en Australie. J'avais vu les enfants d'amis proches grandir au milieu de nombreuses cultures différentes de celle de leurs parents, et se sentir très confus quant à leur identité culturelle. En tant qu'Occidental vivant en Asie, tu représentes toujours " l'autre ", ou au mieux une sorte de curiosité, même si tu maîtrises parfaitement l'indonésien ou les règles des bonnes manières au Japon. La valeur placée sur les questions des droits de l'Homme sont parfois problématiques en Asie et les questions de racisme, en particulier dans les pays où le racisme est institutionnalisé, peuvent être dures à supporter.

En 1986, tu as photographié une communauté aborigène dans les territoires du nord en Australie. Qu'est-ce qui t'a particulièrement intéressé dans ce sujet ?
J'ai travaillé avec les gens de Bagot dans le cadre d'un projet de bicentenaire. La Aboriginal and Torres Strait Islander Commission a envoyé 20 photographes vers 20 communautés noires afin d'accumuler une documentation importante pour témoigner sur le statut de l'Australie aborigène et l'interpréter 200 ans après le début de l'arrivée de Blancs. Les huit semaines que j'ai passées à Bagot m'ont donné le privilège de me rapprocher de personnes aborigènes. J'ai participé à la chasse de choses nombreuses et variées : des énormes crabes verts dans les mangroves infestées de crocodiles, divers crustacés dans les lits sablonneux de Buffalo Creek. Parfois à la chasse au sexe et aux drogues dans les bars et les boîtes de Darwin, où les musclés à l'entrée traitaient toujours les jeunes Noirs avec qui j'étais comme de la merde. Ou au moment de l'arrivée du chèque du chômage, la chasse à la compagnie alcoolisée, à la musique et à la fête dans les bars noirs de l'hôtel Dolphin, où en tant que seul Blanc, on m'a toujours fait sentir que j'étais chez moi. En vérité, j'ai trouvé que Bagot saignait, de la même manière que l'Australie noire semble saigner depuis l'arrivée des Blancs. Et pourtant, on ne m'a jamais traité en tant que représentant de la misanthropie blanche. Les gens m'on fait sentir que j'étais le bienvenu et m'ont permis d'accéder à la culture et aux vies privées. Le livre et l'exposition qui ont suivi n'ont que très brièvement évoqué les grandes blessures historiques qu'a subi l'Australie aborigène et le fait que ces blessures résonnent encore dans tout le pays à l'heure actuelle. Ceci dit, pour être juste, le projet était un effort où la coopération était intense, et chaque communauté choisissait les images utilisées à partir des planches contact des photos prises la semaine précédente. Je pense que l'impératif pour les deux communautés était de donner une représentation positive de leur vie. Peu de temps après qu'une petite communauté très isolée ait été photographiée, l'un de ses membres a disjoncté et a massacré la moitié de la population à coups de fusil. Le taux de suicide des jeunes hommes dans un certain nombre de communautés tribales reste particulièrement élevé, et c'est inacceptable. L'un des grands défis spirituels auxquels l'Australie blanche devra faire face au cours du prochain millénaire sera de rendre leurs titres aux propriétaires traditionnels de la terre et de promouvoir une véritable réconciliation avec l'Australie noire.

Comment les gens ont-ils réagi face à l'appareil ?
Quand on rencontre pour la première fois des Aborigènes qui vivent en tribu, on comprend à quel point ils sont réticents et prudents. Photographier des gens dans une communauté tribale de manière désinhibée nécessite un temps de présentation d'une durée indéterminée, au cours de laquelle on ne touche pas l'appareil photo. Plusieurs jours, ou plusieurs semaines. Ta personne et ta présence déterminent la validité de l'acte photographique pour les gens.

Dans tes photographies de l'Australie que nous avons vues, on dirait qu'il y a plus de travail abstrait et moins de portraits.
C'est parce que je suis un de ces gens. J'ai grandi avec eux et dans ce sens, je suis moins sensible visuellement à notre aspect, notre présence et notre type de langage corporel national. Cette familiarité m'empêche d'avoir la curiosité qui est à la source des photos de gens que je peux prendre en Asie, en Afrique ou en Europe. Pour moi, le vrai défi visuel vient de l'immense et subtil pouvoir de la nature dans son incarnation australienne. Le pays est si grand que toute tentative de documentation est un acte futile. Tout ce que je peux faire, c'est suggérer à l'aide de l'appareil, et le résultat est donc souvent abstrait. D'un autre côté, dans n'importe quelle librairie ici, il y a assez de livres de photo dédiés à la mythologie du bush australien pour revenir jusqu'à la création du monde.

Si tu n'étais pas photographe, que serais-tu ?
Un aviateur/sculpteur incroyablement riche et possesseur d'une île équatoriale, parlant couramment sept ou huit langues.

Penses-tu qu'il est aussi facile de faire aujourd'hui ce que tu as fait il y a vingt ans ?
Oui bien sûr. Tout jeune photographe qui tombe fou amoureux d'une culture, d'un continent ou d'un hémisphère tout entier peut faire exactement ce que j'ai fait. Il suffi de laisser la qualité de ton expérience te guider. La clé de l'histoire est de ne jamais faire de compromis. Mesurer son travail en décennies de production et ne jamais se sentir concerné par les critiques que les propriétaires de galeries ou les directeurs artistiques peuvent faire sur ton travail.

Des plans pour l'avenir ?
Je n'ai pas l'intention de déconner avec l'avenir. En observant le passé, il y a peut-être un certain nombre d'indices sur mes raisons. Si je m'étais rencontré, un jeune de 20 ans grand et maigre, fumeur de joints, portant un pantalon de pyjama transformé en bermuda, une vieille chemise tibétaine froissée et un Pentax Spotmatic, marchant dans les rues de Katmandou le 25 janvier 1970, je ne reconnaîtrais pas ce type.

Going East, éditions Marval