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L'Oeil électrique #7 | Société / Daniel Mermet

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Par Arno Guillou.
Photos : Lionel Boscher.

Là-bas si j’y suis, sur France Inter, en fin d’après-midi, une émission modeste, et géniale : c’est son sous-titre, il est mérité. Mais si ! Vous connaissez. Le générique, déjà : une Harley Davidson démarre. Elle roule et s’éloigne sur une route qu’on imagine droite et infinie. Puis, un thème de Jazz prend le dessus : ça y est, nous aussi on est parti. On suit la moto, ou non… comme on veut. Pendant une heure, Mermet et son équipe nous proposent non pas de voir le monde, la télé est là pour ça, mais de le regarder. Djakarta, Rwanda, ou chez le voisin du dessous, sa voix d’outre-radio nous fait partager ses rencontres.

Comment avez-vous commencé ?
Je suis plasticien. C’est mon vrai boulot. J’ai fait les Arts Appliqués de 1958 jusqu’en 1962 à Paris et les Beaux-Arts de 1962 à 1965.

Et après ? Le journalisme ?
Non, non… J’ai fait des tas de métiers. Du dessin animé avec Paul Grimault, du dessin de tissus, au service décoration du journal Elle, et de Marie-Claire. Et puis ensuite, je me suis mis à dessiner des jouets en bois. J’ai fabriqué des jouets en bois : j’ai monté un atelier où je dessinais des jouets en bois pour l’industrie. J’ai des modèles qu’ils ont toujours ; je touche toujours des royalties, pas beaucoup, mais j’en touche toujours. J’ai fait ça des années et puis j’ai tout laissé tomber. Et puis j’ai fait du théâtre, j’ai monté une troupe, j’ai fait du théâtre pendant 4 ans, jusqu’à ce que je rentre ici à la Maison de la radio.

Tout ça, c’est un peu l’origine de votre côté "saltimbanque" ?
Je ne pense pas, non… J’ai horreur de ce mot là (Rires)… Certainement pas ! "Saltimbanque", c’est une façon de nous marginaliser. C’est ceux qui nous considèrent comme des saltimbanques qui sont à mettre de côté. C’est nous qui sommes au centre de l’affaire, c’est nous qui faisons l’histoire, c’est nous qui faisons la poésie, l’imaginaire, c’est nous qui faisons l’essentiel. Il ne faut pas se laisser marginaliser par ceux qui vous marginalisent, et vous traitent de saltimbanque, c’est-à-dire de rigolo. C’est fini, ça. C’est nous, c’est vous, qui inventons, qui faisons des trucs, et eux bouffent de nos miettes… Saltimbanque, c’est vraiment dégueulasse. J’ai toujours eu horreur de ces trucs de marginalisation. C’est fini, d’ailleurs, ça les saltimbanques. C’est fini. Maintenant on dit précaires, et les gens ont les boules de cette précarité. J’ai toujours détesté ce statut sans statut. Saltimbanque… Ces fils de bourges qui viennent jouer les tziganes, c’est pas marrant du tout… Les meilleurs peintres ne sont pas ceux qui ont souffert. Ils ont réussi à peindre malgré les difficultés. Il y a tout un mythe derrière ça, de l’artiste maudit. C’est une construction du XIXe siècle, et qui est purement dégueulasse. C’est une des perversités les plus abouties de l’idéologie bourgeoise… L’artiste maudit, puis le saltimbanque… Voilà, le mec qui dirait trois conneries en attendant les infos… La voix de la France, quoi… Mais la voix de la France, c’est nous les mecs. C’est pas eux, putain ! Oh !

L’exemple type c’est Van Gogh.
C’est l’archétype, bien sûr. Toute une légende qu’ils ont construit au XIXe. C’est en dépit des difficultés que ces mecs ont peint. La peinture de Van Gogh est expressive, mais il aurait très bien pu vivre en souffrant moins et peindre avec autant de talent. C’est vraiment l’idéologie ultra-libérale qui trouve sa source dans : "Il faut souffrir pour faire quelque chose de beau." Et donc "l’inégalité est la source du dynamisme social". Mais c’est faux, les mecs ! Actuellement la meilleure émission de télé en Europe, c’est Strip-tease, qui est produite par des fonctionnaires de la RTBF, qui sont sûrs de leur salaire, et ça fait la meilleure émission, voilà. T’as des tas de gens qui vivent dans l’inquiétude, dans la précarité professionnelle, eh ben, qui font de la merde et voilà tout. C’est votre génération : vous passez les trois quarts de votre énergie à survivre, un tout petit peu à penser, à bosser… Donc faut pas accepter du tout ! C’est un piège la saltimbanquitude ! On est au centre ! Vous faites un canard, c’est vous qui pondez des idées, vous vous battez, vous faites chier… Qui vous traite de saltimbanque ? Nous sommes au centre ! C’est de nous que ça sort les idées, de nos luttes, de nos envies, nos attentes.

Vous êtes dans ce cas-là, vous ? On peut vous virer ?
Ouais.

Ca a déjà failli arriver ? On vous a déjà fait des remarques ?
Non. J’ai le bol de faire ce que je veux depuis 10 ans

Il n’y a jamais eu de censure ?
Il n’y a plus de censure.

Pourtant, ce que vous montrez n’est pas ce qu’on entend ailleurs. Vous faites partie d’une sorte de "cartel" : Pierre Carles – Serge Halimi – Daniel Mermet.
Ouais, je veux bien, mais c’est pas marginal, ça. C’est un élément de la pensée en France. Mais non, il n’y a pas de censure.

A chaque rentrée, on ne sait pas si vous allez être là ou pas.
ça fait partie du métier. C’est des contrats qui se reconduisent chaque année, et tout le monde a les boules de se faire virer, mais il y a plein de gens pour qui c’est comme ça.

A propos de censure, j’ai entendu Pierre Carles dire que votre émission était placée à une heure de moindre écoute dans la journée.
C’est faux. On a maintenant 650 000 auditeurs. ça suffit largement. Et après, quoi ? 65 millions, 650 millions ? Un milliard ? Lady Di en a effectivement 3 milliards. Le Monde ne vend pas autant chaque jour. C’est énorme 650 000. PPDA a effectivement 8 millions de personnes qui le regardent…

Comment l’émission a-t-elle commencé ? Pourquoi faire une telle émission ?
Je voulais voyager. Trouver un moyen de voyageeeer. Depuis très longtemps. J’ai commencé la radio avec cette idée mais ça ne s’est pas fait. Jusqu’à là-bas si j’y suis. ç’a été une idée fixe de trouver une combine, une formule, une solution pour me tirer et raconter le vaste monde. Et là, il y a eu une opportunité.

Et pourquoi le ton a changé ? Les premières émissions racontaient Doisneau, un bistrot, un facteur dans la Creuse… Puis le ton s’est plus politisé.
Parce que j’ai acquis à mes propres yeux une légitimité. C’était très très gonflé de partir et de dire :  "Voilà. On va raconter le vaste monde." On a compris, en novembre 1989 que rien ne serait plus jamais comme avant, avec la chute du Mur de Berlin. Au départ, c’était une sorte de Routard avec une illustration sonore. Puis on s’est aperçu qu’on ne pouvait pas voyager en se limitant aux bons plans, aux trucs un peu sympas. Il y a des choses moches qui se passent aussi. Mais de toute façon, c’est pas entre indignation et enchantement : le monde ne se présente pas comme ça, c’est pas fifty-fifty, c’est pas un petit peu de malheur et un petit peu de gaieté. C’est le monde dans sa complexité. Alors petit à petit, on est allé vers ça mais c’était pas évident parce que c’est pas les habitudes des programmes. On était encore largement dans l’industrie de la consolation.

De la consommation ?
De la consolation : il ne faut pas décourager les ménagères. La radio c’était encore ça. Alors petit à petit, il fallait convaincre qu’on avait le droit, parfois, de raconter des choses épouvantables et que peut-être que les ménagères suivraient, qu’elles ne s’en iraient pas. Et effectivement elles ne sont pas parties. Elles sont restées, elles se sont accrochées. Mais ç’a été lent : on était toujours majoritairement dans l’histoire d’enchantement et de désenchantement du monde. Montrer des choses épouvantables dans la radio nationale… Pourquoi démoraliser, etc… Donc, ça a été une petite conquête de ce côté-là. Et puis, vis à vis de moi-même et de toute l’équipe, c’était d’avoir notre légitimité. C’est pas tout de se balancer dans le décor, qu’est-ce qu’on raconte ?… Il fallait piger les sujets. Et ça a été une aventure personnelle, un enrichissement prodigieux, pour moi comme pour tout le monde.

Pour nous aussi !
Oui… Oui… Le truc, c’est qu’on a passé ce truc, le plaisir de la saveur du savoir. Et de politiser aussi, non pas au sens restreint, mais de politiser les inquiétudes, non pas que tout est politique mais enfin… C’est un regard politique sur le monde. Tout revient à la politique, sous l’angle de la réflexion politique, de la philosophie politique. Mais c’est très intimidant de dire : "Voilà, on va vous parler de l’Irlande, voilà ce qui se passe en Irlande". Il faut piger une situation, il faut des axes. Et la rapidité à laquelle on travaille nous a contraints bien souvent à rester à la surface, sur le reflet des choses. Parfois, il nous arrive d’arracher quelque chose de plus profond.

Et le fait de ne pas avoir de diplôme de journaliste a déjà amené des critiques ?
Non… Je dirais même qu’aujourd’hui, c’est plutôt une chance de ne pas avoir été massacré par ces écoles, qui ont pour but, ouvertement, de rendre les journalistes comme des rouages, des pièces d’un ensemble, les empêchant de penser plus large que les trucs sur lesquels on les envoie, les assignant à la description des choses, et c’est pour des raisons évidentes de fabrication des choses, mais quand même aussi de jeu de pouvoir. Derrière un média, il y a toujours un pouvoir, sans faire de parano épouvantable. Donc voilà, non, je ne souffre pas de ne pas avoir fait les écoles de journalisme. Par contre aujourd’hui, ce sont les écoles de journalisme qui me font venir parce que les gamins adorent notre façon de bosser ! Et je suis content de parler avec eux.

Comment s’est fait la rencontre avec les journalistes du Monde diplomatique ?
On s’est aperçu, vers 1990, au début, quand on partait en reportage, que dans la documentation qu’on utilisait, il y avait beaucoup le Monde diplomatique, parce que c’est une référence. Ce n’est pas la seule, mais on s’est dit que si on se barre tout le temps comme ça en reportage, il y a bien un moment où il faudra réfléchir, descendre plus à fond, voir les fonctionnements géopolitiques. Alors on avait le choix de faire un

peu de discours avec les reportages, ou bien faire le reportage et puis après le discours. Privilégier d’abord la vie, puis après la réflexion. C’est toujours cette difficulté de mêler, comme dans la vie, le mouvement et la réflexion. Notre idée, Là-bas si j’y suis, c’était de penser avec nos pieds. Donc voilà, on a eu l’idée de les rencontrer, et puis ensuite on leur a proposé une émission, et on s’est aperçu que leur regard, leur sensibilité était proche de la nôtre, et de la mienne ; alors je suis un mec de gauche, je ne le cache pas, j’ai eu l’occasion de dire que j’étais éthniquement rouge. Et j’ai vu là des gens qui étaient en interrogation, d’abord qui étaient à l’époque en train de décrire l’état de cette révolution conservatrice néolibérale, ce que Ramonet a appelé ensuite "la pensée unique" et c’était un regard qui m’allait et que je pouvais faire passer. Mais ce n’est en aucun cas la ligne politique de l’émission. Il y a une connivence, disons.

L’émission apparaît pourtant comme un pôle de résistance.
Je n’ai jamais voulu être un pôle de résistance. C’est petit à petit qu’on nous a vus comme ça. L’effondrement du Mur en 1989 a laissé un tel nuage de poussière que personne n’y a retrouvé ses petits. Ce phénomène n’a pas été si prévu que ça. Donc moi j’ai suivi mon petit bonhomme de chemin, celui d’un môme de banlieue, la banlieue rouge, une famille de prolos, qui grandit là-dedans, et c’est pas tout à coup que je me dis : "Tiens, bonjour monsieur le directeur des programmes, je vais faire un pôle de résistance sur France Inter !" Non ! C’est une histoire personnelle aussi…

Vous l’avez racontée dans l’émission.
Oui, je suis retombé là-dedans à plusieurs reprises, la banlieue, mon enfance, pas seulement pour moi, mais quand même c’est des gens qui se sont fait offenser, humilier… Bon ben voilà, quoi.

A quoi sert le répondeur de Là-bas si j’y suis ?
Ca, c’est l’idée de faire exister les auditeurs…

ça sert aussi à montrer qu’il y a un bon nombre de gros fachos…
Ouais, mais je ne sais pas si on a raison de passer ça. Non, l’idée, c’était de faire exister les auditeurs. Quand tu bosses dans une équipe comme ça, t’es vite bouffé par les problèmes d’intendance, de logistique, etc. T’oublies vite que t’as des mecs qui écoutent. 650 000 personnes qui écoutent et pour 500, c’est peut être vachement grave. Il y en a 500 pour qui ça peut changer la vie, ou 5, ou 1. Une môme, quelque part, peut-être que sa vie va changer, ce jour-là ! Alors faut faire gaffe ! Il faut les garder à l’esprit. C’est en imaginant les auditeurs qu’une émission se définit. A un directeur de programme, si tu lui demandes qui sont les auditeurs, il répondra : "C’est ci, c’est ça" grâce à un sondage. Par exemple, à 13H30, si ce sont des femmes, l’émission qui sera faite sera… une émission pour les femmes ! Donc les femmes c’est les enfants, c’est le ménage, la popote !… Alors que les femmes peuvent très bien s’intéresser au Rwanda, à la Tchéchénie, même si ça peut paraître curieux à certains directeurs de programmes ! Donc voilà, c’était de faire exister les auditeurs, qu’ils sentent qu’ils ont un pouvoir, qu’ils peuvent renvoyer la balle, qu’ils ne sont pas si cons. Alors c’est vrai qu’on craque quand il y a des bons fachos qui la ramènent mais en fait, ils ne sont pas si nombreux que ça (Rires).

Après le reportage sur l’Algérie, ils étaient quand même beaucoup à appeler…
Ouais. Là, c’était hard. C’était menaçant, très menaçant. Il y a eu 2000 émissions en tout, et là c’est celle qui a suscité le plus de réactions. Elle a remué quelque chose qui est très enfoui dans la société française qui est la mémoire de ces deux millions de types qui entre 1954 et 1962 sont allés là-bas, et qui ont vécu des moments moches, qui ont entendu parler de choses moches, qui ont assisté à des choses moches, et qui ont fait, parfois, des choses moches. Et ça, ça sous-tend beaucoup plus qu’on le croit la société française, c’est une gangrène et une fermentation dans la société française qui est le fumier sur lequel, entre autres, se développe le Front national. Parce qu’il y a d’autres fascismes en Europe qui se sont développés, mais il y a un particularité française qui à mon avis est due à ça.

C’est quand même étonnant que ces types écoutent l’émission.
Mais c’est une émission consensuelle. Dans le courrier de Là-bas si j’y suis, il y a plein de gens de droite qui écrivent, qui adorent l’émission et qui disent qu’ils ne partagent pas notre sensibilité, notre façon d’aborder les sujets, mais qui disent que c’est bien fait, etc. Avant d’être un émission avec une tonalité, une sensibilité politique, c’est d’abord du journalisme, de la radio, puis il y a une sensibilité qui ne se cache pas. Je ne suis pas derrière, manipulant des infos, induisant une conclusion pour l’auditeur.

Comment arrivez-vous à faire parler ces gens, ceux qui ont fait la guerre d’Algérie ?
En les respectant. Si on vient en se disant :  "Je vais te donner tort", alors là… Par contre, si tu as l’intime conviction que tu aurais pu être le mec, si tu es vraiment convaincu que c’est un être humain d’abord, et puis ensuite il a fait ça, les gens le sentent et te font confiance. Ils disent ça, parce qu’ils sont ça. Ils auront été ça dans la comédie humaine. Mais j’arrache rien à personne. J’aime les gens. J’ai pas de mépris. Ce type-là, sur l’Algérie, dit des choses comme s’il avait compris que c’était lui qui allait révéler ça, qu’il allait être le porte-parole de cette chose enfouie. Je trouve assez beau ce courage. Il permet que ce soit dit.

Il fallait que ça sorte…
Exact. Il fallait qu’il en ait pour péter du bougnoule, et maintenant, il faut qu’il en ait pour oser le dire. C’est dans la même logique. Il faut piger la cohérence de chacun.

Quand vous avez rencontré ce docteur SS, il y a très peu de temps, ça a été la même démarche ?
Alors là, c’est encore plus flagrant, parce que à la fin de la vie, les sphincters psychiques se relâchent. Et lui, il aura été le SS. Il veut absolument finir avec cette cohérence, qui n’est pas la mienne, qui n’est celle de personne, mais il aura été ça : le nazi, et puis voilà. Au delà du bien et du mal.

Est-ce que les auditeurs influencent les reportages ?
Non. Quand tu vas au restaurant, tu ne fais pas la cuisine. On ne doit pas suivre les auditeurs, en aucun cas. Sinon, c’est du consumérisme. C’est notre boulot, le risque qu’on prend de deviner, de proposer… On n’est pas obligé de faire de l’écoute, ici. C’est ça qui est formidable avec le service public. 95%, même 97 % des médias sont astreints à des résultats, aliénés par le marché publicitaire. A part Le Canard Enchaîné, Charlie… Nous on a une liberté formidable, on n’est pas obligé de plaire tout de suite aux auditeurs. Il faut en profiter, c’est magnifique. Des fois les auditeurs suivent, des fois non… ça leur plaît, ça ne leur plaît pas. Si on était sur des histoires de marketing, alors là, les trois quarts des reportages n’auraient jamais eu lieu : des trucs comme la guerre au sud Soudan, qu’on a fait il y a 4-5 ans… Les Français savent à peine où se trouve le Soudan et c’est un conflit qui ne les intéresse pas du tout. L’année dernière on a fait beaucoup d’émissions sur l’Indonésie : pareil, les Français ne savent pas où est l’Indonésie. Il y a le kilomètre affectif : si on fait un reportage sur l’Algérie, ça remue beaucoup plus que sur l’Ethiopie, un des prochains qu’on va faire. Alors on alterne les reportages.

Vous partez longtemps en reportage ?
ça dépend si c’est loin. 15 jours ou 3 semaines environ, à deux. Mais il y a tout un boulot avant, après.

Et les gens rencontrés, c’est prévu ?
Bien sûr. Mais il faut savoir partir à la dérive, à la déroute. Il faut savoir "dérouter", garder la grâce de l’ignorance, la force de la découverte. Ne pas savoir, c’est une remise en cause. Tu ne sais rien sur, je ne sais pas… la Sardaigne, le Turkménistan, mais t’es pas con pour autant. T’as toute ta culture à toi. Pour peu que tu te mettes en résonance avec des choses à toi, ben tu rentres en contact avec la culture des gens. Mais c’est tous tes étonnements, tes candeurs que tu vas transmettre : "Ah, ben dis donc, ils mangent comme ça, ils font ceci…". Alors bien sûr, six mois après t’as l’air d’un con, parce que tu te dis : "J’ai été naïf !". N’empêche que c’est comme ça qu’on est rentré dans l’histoire, parce qu’on était avec toi. Nous non plus, on connaît pas le Turkménistan. Il faut garder une certaine dose de fraîcheur pour faire ces métiers-là, et laisser une porte ouverte à l’improvisation. Il faut être à la fois très savant et très frais ; c’est difficile comme équilibre. J’appelle ça "l’innoscience". C’est une très grande vertu. Au XVIe siècle, c’était ça. La Renaissance, c’était ça. L’esprit universel : "J’en sais rien, mais ça m’intéresse.". Il y a du désir, là-dedans.

Le plaisir de la découverte !
Oui, mais c’est pas des découvertes au sens de Télérama, qui sont plutôt des aplatissement et des beaufferies. L’idée, c’est plutôt de découvrir en sachant que heureusement, rien ne sera découvert. C’est pas de voir ce que personne ne voit en pensant ce que tout le monde pense, mais bien au contraire de voir ce que tout le monde voit, en pensant ce que personne ne pense. La plupart de mes confrères partent dégoter des trucs de derrière les machins, mais ils pensent ce que tout le monde pense, ils pensent normalement. La plupart sont issus de la normalité, la classe moyenne. Donc ils vont voir des choses formidables, des secrets, mais ils aplatissent. Doisneau voyait des choses tout à fait ordinaires, mais avec un œil qui était capable d’éclairer. Et c’est cet œil-là qu’il faut avoir, qui est celui de la plupart des gens, sauf justement de certains envoyés spéciaux, des ethnologues, qui sont censés rapporter quelque chose. Ils raplatissent tout.

Et c’est conscient ou inconscient ?
C’est un ensemble de manipulations. On manipule et on est manipulé. C’est la définition de Bourdieu du journaliste : "Il manipule et est manipulé". Est-ce qu’on peut aller à contre courant de ça ?… Oui… Oui. Peut-on enseigner l’acuité ?