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L'Oeil électrique #21 |

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4livres

Marguerite Duras : L’amant
1984, Les éditions de minuit

En 1984, Marguerite Duras décroche le prix Goncourt pour son dernier roman, L'Amant, et devient du même coup une star planétaire de la littérature. Avant ce prix, malgré une carrière déjà vieille de 40 ans, Duras n'est encore connue que d'un cercle de lecteurs relativement restreint. Cela faisait d'ailleurs une bonne dizaine d'années qu'elle avait délaissé la littérature pour se consacrer exclusivement au cinéma (une petite vingtaine de films réalisés en l'espace d'une douzaine d'années), un cinéma exigeant et fort peu commercial, et L'Amant marquait son véritable retour sur la scène littéraire... avec le succès qu'on sait (plus de 300 000 exemplaires vendus, ce qui en fait l'un des Goncourt les plus populaires). Ce n'est pourtant pas un ouvrage facile : énième revisitation d'une enfance indochinoise déjà évoquée notamment dans l'un de ses tout premiers livres, Un barrage contre le Pacifique, L'Amant est une œuvre complexe et parcellaire, qui reprend divers éléments tels que l'histoire pathétique de sa mère, les relations avec ses frères, l'histoire de son amant chinois, celle de la mendiante de Calcutta, etc., en offrant de nouvelles variations. Comme dans toute l'œuvre de Duras, l'évocation des faits et des lieux dépasse la simple réalité historique ou géographique : traitée sur un mode mythologique, l'histoire durassienne s'embarrasse peu de coller à la vérité. Tous les détails de l'enfance évoqués sont au contraire magnifiés par le biais de la vision de l'écrivain. A l'origine, un projet de livre de photographies commentées (La Photographie absolue, que son éditeur Jérôme Lindon convainc Duras de transformer en roman), L'Amant porte les traces de cette généalogie. On a parfois le sentiment de lire les fragments d'une chronique, des morceaux disparates qui, bien que placés de manière absolument pas linéaire, trouvent cependant une cohérence. Rien que pour ses premières pages, L'Amant vaudrait qu'on s'y arrête - une confession très crue de Duras, qui évoque son visage ravagé par la vieillesse : "J'ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à la peau cassée. Il ne s'est pas affaissé comme certains visages à traits fins, il a gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J'ai un visage détruit." L'occasion une nouvelle fois de réintroduire cette notion de destruction, composante ô combien essentielle à toute son œuvre. Roman à la structure éclatée et à la syntaxe peu orthodoxe, fait de creux et de zones d'ombre, L'Amant est l'un des éléments les plus éclatants d'une œuvre fascinante.

EXTRAIT

Je ne sais plus quels étaient les mots du télégramme de Saigon. Si on disait que mon petit frère était décédé ou si on disait : rappelé à Dieu. Il me semble me souvenir que c'était rappelé à Dieu. L'évidence m'a traversée : ce n'était pas elle qui avait pu envoyer le télégramme. Le petit frère. Mort. D'abord c'est inintelligible et puis, brusquement, de partout, du fond du monde, la douleur arrive, elle m'a recouverte, elle m'a emportée, je ne reconnaissais rien, je n'ai plus existé sauf la douleur, laquelle, je ne savais pas laquelle, si c'était celle d'avoir perdu un enfant quelques mois plus tôt qui revenait ou si c'était une nouvelle douleur. Maintenant je crois que c'était une nouvelle douleur, mon enfant mort à la naissance je ne l'avais jamais connu et je n'avais pas voulu me tuer comme là je le voulais.
On s'était trompé. L'erreur qu'on avait faite, en quelques secondes, a gagné tout l'univers. Le scandale était à l'échelle de Dieu. Mon petit frère était immortel et on ne l'avait pas vu. L'immortalité avait été recelée par le corps de ce frère tandis qu'il vivait et nous, on n'avait pas vu que c'était dans ce corps-là que se trouvait être logée l'immortalité. Le corps de mon frère était mort. L'immortalité était morte avec lui. Et ainsi allait le monde maintenant, privé de ce corps visité, et de cette visite. On s'était trompé complètement. L'erreur a gagné tout l'univers, le scandale.

Du moment qu'il était mort, lui, le petit frère, tout devait mourir à sa suite. Et par lui. La mort, en chaîne, partait de lui, l'enfant. Le corps mort de l'enfant, lui, ne se ressentait en rien de ces événements dont il était cause. L'immortalité qu'il avait abritée pendant vingt-sept ans de sa vie, il n'en connaissait pas le nom.

Personne ne voyait clair que moi. Et du moment que j'accédais à cette connaissance-là, si simple, à savoir que le corps de mon petit frère était le mien aussi, je devais mourir. Et je suis morte. Mon petit frère m'a rassemblée à lui, il m'a tirée à lui et je suis morte.