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L'Oeil électrique #21 |

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4livres

Jean-Jacques Schuhl : Ingrid Caven
2000, Gallimard

Roman d'un jeune dandy posant un regard ébloui sur la société du spectacle, Ingrid Caven est le récit d'une fascination proustienne pour le monde des apparences. A partir d'un manuscrit laissé à sa mort par Fassbinder, un texte étrange centré sur l'ascension de son ex-femme, Schull entreprend de conter la success story fastueuse et décadente d'Ingrid Caven, actrice de cinéma et chanteuse de cabaret. Avec un point de vue indolent et passif, vaguement irritant, le narrateur dresse alors le portrait de son égérie et celui de son entourage. Absorbé tout entier dans la contemplation de quelques icônes marquantes des années 70, Schull dépeint une fabuleuse galerie de portraits, convoquant tour à tour les figures de Fassbinder, Andy Warhol, Bette Davis ou autre Yves Saint-Laurent.
Pas à pas, le récit se construit. Sur la base d'un tour de chant d'Ingrid Caven devant son public. S'intercalent alors les flashes-back biographiques : enfance dorée, adolescence courtisée, âge adulte sanctifié, description d'une ascension sociale et médiatique. Un prétexte littéraire un peu vain, qui pourrait agacer, s'il n'était transcendé par un style impeccable, flamboyant, par une écriture en rafale, tour à tour précieuse et vulgaire, dotée d'une forte culture musicale, qui s'autorise ça et là quelques samplings culottés : Homère, Edgar Poe, Baudelaire ou même Hergé. Au final, une narration élaborée, d'une oralité factice, qui dissimule un raffinement proche d'un film de Visconti.
Pourtant, Ingrid Caven ne se limite pas à l'éblouissement des apparences. Derrière le glamour, les liasses d'argent facile, la confusion tentante entre l'être et le paraître, se dissimulent des aristocrates ruinés ou des parvenus au bord du gouffre. Et malgré une égale acuité poétique pour tout ce qu'il observe, Schull sait délivrer à bon escient une vision sordide, désenchantée de l'envers du décor une fois éteintes les batteries de projecteurs. Bref, un roman classieux, qui porte comme avec négligence ses oripeaux du Prix Goncourt.

Gianni Ségalotti.

EXTRAIT

Le policier avait doublé et fait signe de se garer. (...) Il s'est approché et il est venu se découper dans le cadre de la fenêtre : Ray-Ban fumées, casquette, chemise bleu lavande, un film, tout à fait un film, pantalon noir, la série B américaine, bottes, même la crosse du colt, l'automatique, qui dépassait de l'étui en cuir... (...)
- Dove andate? Vous allez où ? (...)
- La signora è une cantante... uno recital questa sera..
Le policier sembla soudain songeur, il réfléchissait, (...) il eut un début de sourire... (...) "Anch'io canto un poco... moi aussi je chante un peu..." (...) "Elvis, vous connaissez ?" Il ôta ses Ray-Ban qu'il glissa dans la poche (...), son sourire s'est un peu déplacé sur le côté de sa bouche, il avait gardé sa casquette noire à visière, (...) il s'était reculé de deux pas, ses yeux se sont baissés vers une guitare imaginaire et là, comme ça, dans ce décor pelé, un chant : Love me tender, love me true... il se déhanchait, tout y est passé, Heartbreak Hotel, King Creole. Ils regardaient, sidérés, la réincarnation en Sardaigne, près de Cagliari (...) de celui qui, au fond, était empreint de catholicisme romain, la Madone, la Mama, la Vierge : il s'était formé à douze, treize ans, il faisait pour ça l'école buissonnière, dans les petites églises de Memphis Tennessee, et les soirs, les dimanches, les gospels dans la chapelle... By the Chapel in the Moonlight... Son chant venait de là : la Vierge. Après, il y a eu le coup du pelvis, Elvis the Pelvis, le déhanchement en saccades d'avant en arrière et en rotations circulaires : bien peu de chose, un petit gadget érotique pour teenagers, le clin d'œil, qui a affolé les ligues de vertu, mais ça, (...) avec le sourire, comme s'il s'en moquait, le sexe c'était pas son truc et c'est pour ça, sans doute, que ça faisait tant d'effet, tout ce foin : c'était joué ! Non, lui, son truc, c'était sensualité et religiosité mêlées, musical jusqu'au bout des ongles, tout le corps, les cheveux... Et c'est pour ça que c'était juste qu'il se réincarne sur cette aride route de la campagne sarde au sud de nulle part et sous la forme d'un gentil policier à moto, un ange de la route...