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L'Oeil électrique #23 |

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4livres

Georges Bernanos : Journal d’un curé de campagne
1936, Plon, Pocket

Georges Bernanos fait partie de ces auteurs français, catholiques, de l'entre-deux-guerres, qu'on croit volontiers illisibles, datés… tant qu'on ne les a pas lus. Et pourtant ! En 1936, Bernanos imagine un personnage de jeune prêtre modeste - modeste par ses origines sociales, par sa place dans la hiérarchie ecclésiastique et par son caractère - écrivant son journal intime. Fraîchement débarqué dans le village dont il a la charge, il est aussitôt en butte à la semi-hostilité hypocrite de ses voisins, à la condescendance des châtelains et à la curiosité sournoise des fillettes auxquelles il dispense le catéchisme. Toutes ces mesquineries, ces ragots, il les considère cependant pour ce qu'ils sont en réalité : l'expression d'une misère affective, d'un dénuement intellectuel et moral, d'un désarroi inhérents sans doute à l'existence humaine elle-même. Avec une naïve obstination, le jeune homme poursuit sa recherche de l'Autre. Mais c'est la solitude surtout qui l'attend, dans le presbytère froid et humide. La foi le porte, opiniâtre en son corps chétif, qui semble chaque jour vouloir le trahir ; car il souffre d'une maladie, aux symptômes grandissants et quotidiens, qu'il se refuse à écouter. De maigres repas en méditations pénibles et parfois exaltées, il parvient à vivre, à survivre plutôt, dans un isolement affectif presque total. Poignantes, la détresse et la fragilité de ce très jeune prêtre. Bouleversantes, sa persévérance et sa clairvoyance dans la rencontre avec les adultes durcis. Sorte d'enfant qui, à l'annonce de son cancer, entrevoit un instant le silence de Dieu et peut-être son abandon.
Si ce Journal d'un curé de campagne, porte, bien sûr, les marques du catholicisme virulent de son auteur, il n'est certainement pas réductible à une simple chronique chrétienne, même bien vieillie. L'écriture et la visée du roman n'ont rien à voir avec un ouvrage douceâtre, relais docile d'un discours religieux de bon aloi. Le verbe de Bernanos est emporté, tourmenté, jamais lénifiant ; repoussant les dogmatismes, refusant le christianisme bêlant, mais aussi la religion mondaine des élites ecclésiastiques, c'est aux plus humbles que réellement il s'attache ; aux plus démunis et aux moins gracieux qu'il accorde ses interrogations métaphysiques. Il n'est nul besoin de croire en Dieu pour sentir la puissance de ce journal : chacun y trouvera matière à une réflexion profonde et parfois douloureuse, sur notre fragile condition d'homme.

Robert Bresson a réalisé en 1950 une admirable adaptation du Journal d'un curé de campagne. La méthode bressonnienne sied parfaitement à l'esprit du roman de Bernanos (auteur dont il adaptera d'ailleurs également en 1967 la Nouvelle histoire de Mouchette), et le visage impassible et blanc de Claude Laydu incarne avec force le curé d'Ambricourt. Par ses partis-pris, le Journal d'un curé de campagne marque une date importante dans l'histoire de l'adaptation au cinéma.

EXTRAIT

"Rendez-vous de demain en huit, je vous accompagnerai à l'hôpital. D'ici là célébrez votre messe, confessez vos dévotes, ne changez rien à vos habitudes. Je connais très bien votre paroisse. J'ai même un ami à Mézargues."
Il m'a offert la main. J'étais toujours dans le même état de distraction, d'absence. Quoi que je fasse, je sais bien que je n'arriverai jamais à comprendre par quel affreux prodige j'ai pu, en pareille conjecture, oublier jusqu'au nom de Dieu. J'étais seul, inexprimablement seul, en face de ma mort, et cette mort n'était que la privation de l'être - rien de plus. Le monde visible semblait s'écouler de moi avec une vitesse effrayante et dans un désordre d'images, non pas funèbres, mais au contraires toutes lumineuses, éblouissantes. "Est-ce possible ? L'ai-je donc tant aimé ?" me disais-je. Ces matins, ces soirs, ces routes. Ai-je donc tant aimé les routes, nos routes, les routes du monde ? Quel enfant pauvre, élevé dans leur poussière, ne leur a confié ses rêves ? Elles les portent lentement, majestueusement, vers on ne sait quelles mers inconnues, ô grands fleuves de lumières et d'ombres qui portez le rêve des pauvres ! Je crois que c'est ce mot de Mézargues qui avait ainsi brisé mon cœur. Ma pensée semblait très loin de M. Olivier, de notre promenade, il n'en était rien pourtant. Je ne quittais pas des yeux le visage du docteur, et soudain il a disparu. Je n'ai pas compris sur le champ que je pleurais.
Oui, je pleurais. Je pleurais sans un sanglot, je crois même sans un soupir. Je pleurais les yeux grands ouverts, je pleurais comme j'ai vu pleurer les moribonds, c'était encore la vie qui sortait de moi. Je me suis essuyé avec la manche de ma soutane, j'ai distingué de nouveau le visage du docteur. Il avait une expression indéfinissable de surprise, de compassion. "