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L'Oeil électrique #23 |

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4livres

Annie Ernaux : "Je ne suis pas sortie de ma nuit"
1997, Gallimard

Depuis bientôt trente ans, Annie Ernaux poursuit une œuvre autobiographique, à travers des ouvrages souvent courts, dans lesquels elle examine sa vie d'une écriture sèche et sans ambages. Ainsi, dans La Place, elle racontait ses rapports avec son père, et notamment ce passage de la post-adolescence où, alors qu'elle entreprend des études pour devenir enseignante, elle s'éloigne intellectuellement de ce père qui ne pourra plus trouver de place dans sa nouvelle vie. Plus tard, Une femme, qui reprenait le travail effectué dans La Place mais s'intéressait cette fois-ci à sa mère, dont elle dressait un portrait touchant. D'autres ouvrages traiteront plus directement de sa vie intime : ainsi Passion simple rend compte d'une relation amoureuse ; L'Evénement, quant à lui, est le récit d'un avortement, réalisé à une époque où ce geste n'avait rien de légal. Enfin, Je ne suis pas sortie de ma nuit, où, sous la forme d'un journal, elle revient à sa mère, mais pour aborder ses dernières années, celles où elle a sombré dans la déchéance physique et mentale entraînée par la maladie d'Alzheimer. Aucune pudeur chez Ernaux, qui n'hésite pas à se mettre en danger par l'écriture. Dans le présent ouvrage, elle décrit l'horreur de la maladie de sa mère jusque dans les détails les plus sordides. Ce compte-rendu clinique de l'évolution inéluctable du mal (tel petit fait qui n'était pas identique la semaine précédente, et prouve par là que la maladie gagne chaque jour plus de terrain) se double de réminiscences qui continuent de rendre compte du tragique de la situation : Annie Ernaux se souvient de sa mère, quand celle-ci était encore une femme forte et volontaire, et la voir aujourd'hui perdre la tête lui fait ressentir son propre vieillissement. Annie Ernaux s'est souvent vue reprocher cette démarche "documentaire", et par là, de ne pas faire de la littérature. La taille réduite de ses ouvrages et la simplicité de leur écriture ne doivent cependant pas tromper : ils comportent leur lot de complexité, ainsi par exemple de l'extraordinaire richesse de l'énonciation dans tel ou tel passage de La Place, mettant à contribution et mêlant majuscules, italiques, guillemets pour aboutir à un brillant mélange des voix. Je ne suis pas sortie de ma nuit est sans doute l'un de ses ouvrages qui prêtera le plus le flanc à la critique : faut-il n'y voir qu'un reportage sociologique sur une maladie dégénérative ou peut-on y trouver une vraie matière littéraire ? On penchera bien sûr ici pour la seconde solution : il suffira de lire, au détour d'une page, certains raccourcis saisissants, certaines formules frappantes, pour s'en convaincre.

EXTRAIT

Dimanche de Pâques

La troisième fête de Pâques qu'elle passe ici. A chaque fois qu'elle arrive, j'ai du mal à la reconnaître, son visage n'est jamais le même, aujourd'hui la bouche tirée vers la droite. Je lui ai apporté une poule en chocolat. Le morceau que j'ai détaché est trop gros, elle ne l'enfonce pas tout entier, il glisse, elle cherche à le rattraper, mais c'est son menton qu'elle saisit à la place. Ce geste et tous les autres où elle se débat dans le vide sont les plus éprouvants de tous. Ensuite, elle malaxe un morceau de chocolat au lieu de le porter à sa bouche, puis elle tente de le manger, en vain. Elle a déjà du chocolat partout. C'est le point où tout bascule, l'horreur non seulement n'a plus d'importance, mais elle est devenue nécessaire. Allez, mets-t'en partout, barbouille-toi complètement. Une sorte de rage qui remonte à mon enfance, tout détruire, tout salir et se rouler dans la saleté. Une rage cette fois détournée sur elle. Après que je l'ai fait manger et que je l'ai nettoyée : "Tu as toutes tes dents ? Moi, mon dentier est..." (Un mot incompréhensible.) Je lui dis que je vais lui en faire refaire un, je lui dis n'importe quoi comme on le fait aux enfants. La voisine de ma mère est en larmes, elle sanglote dans son fauteuil ; je veux lui offrir un chocolat, elle refuse en relevant son visage, très laid, gonflé de pleurs. Je ne peux pas supporter cela. Ni ceci : je me penche pour vérifier le cran d'arrêt du fauteuil de ma mère : elle se penche et elle m'embrasse les cheveux. Survivre à ce geste, cet amour, ma mère, ma mère.

Avril
Dimanche 6

Elle est toute douceur dans son visage, il ne reste rien de ses mâchoires crispées, de son regard traqué. On lui avait mis de grandes chaussettes de laine, des cuissardes. Elle a soulevé sa robe-blouse, elle avait du Mercurochrome aux aines, sans doute à cause de la macération du pipi, irritante. Maintenant, elle a "rattrapé" cette femme que je voyais il y a deux ans, ici, à Pâques, qui montrait son sexe sans pudeur.