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L'Oeil électrique #23 |

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4livres

Colum Mc Cann : La Rivière de l’Exil
1999, 10/18, "Domaine étranger"
Traduit de l’anglais par Michelle Herpe-Voslinsky.

En 1993, après un périple à vélo de deux ans à travers les USA, Colum Mc Cann enfante "La Rivière de l'Exil", un recueil de nouvelles dédié aux communautés les plus défavorisées de l'univers white-trash américain et irlandais : enfants aveugles en institution, immigrés irlandais en proie au déracinement, adolescents en maison de redressement, etc. Un recueil qui se parcourt comme une série de documentaires à la fois désenchantés et oniriques.
Chacun de ces récits permet à Mc Cann de glisser d'une subjectivité meurtrie à une autre, qu'il s'agisse d'un jeune homosexuel stigmatisé ou d'un petit délinquant incestueux. A ces échantillons d'humanité déglinguée, qui ont tiré dès le départ le mauvais numéro, Mc Cann va conférer une dignité peu commune. Et concernant la maladie, c'est certainement la nouvelle "Un petit déjeuner pour Enrique" qui cerne le mieux le propos. En une quinzaine de pages, l'auteur se glisse dans l'intimité d'un couple homosexuel dont l'un des membres s'éteint lentement du SIDA. Un couple illégitime qui a fui la réprobation familiale pour trouver refuge dans un port de pêcheurs, quelque part en Irlande. Une tranche de vie tuméfiée, racontée le temps d'un petit déjeuner préparé à l'attention d'Enrique par son compagnon. Avant que ce dernier ne reparte travailler à la conserverie pour subir les sarcasmes de ses collègues marins-pêcheurs.
Une déchéance corporelle trahie par d'infimes détails, des plaies qui cautérisent de plus en plus mal, des poignées de cheveux laissées sur l'oreiller. Et une déchéance sociale inscrite âprement dans les rituels du quotidien : le partage du peu de nourriture, des cigarettes et des grammes de coke. Une stigmatisation d'autant plus lourde qu'elle est accentuée par l'hostilité des parents, les boutades viriles de l'entourage. Et à mesure que le drame prend forme, Mc Cann arrache au lecteur des émotions violentes, bouleversantes, quelle que soit l'orientation de sa vie affective.
Les autres récits de "La Rivière de l'Exil " conservent cette quasi-intensité de ton. Le résultat ? Un recueil qui alterne la faillite du constat social, une écriture ciselée proche du traitement poétique, et une haute densité psychologique. Des nouvelles souvent ponctuées par des chutes noires et violentes, d'une efficacité dramatique voisine du roman noir. Un travail admirable qui n'a d'équivalent que les nouvelles de Carver, de Kevin Canty ou de Denis Johnson.

Gianni Ségalotti.

EXTRAIT

"Enrique, un jour, m'a raconté une histoire d'étoiles de mer.
Il y avait un ostréiculteur, sur la côte au sud de Buenos Aires, qui exploitait son petit coin de la baie. Il n'avait pas écouté les générations de pêcheurs qui étaient passés avant lui, leurs conseils, leurs combines, leurs superstitions. Tout ce qu'il savait, c'était que les étoiles de mer se nourrissaient d'huîtres ; Quand elles remontaient dans ses filets, il les prenait et déchirait leur corps symétrique en deux morceaux réguliers. Il les jetait par-dessus bord et continuait à pêcher. J'imagine que c'était sans doute un homme barbu avec un rire décharné. Il ignorait cependant que les étoiles de mer ne meurent pas quand on les déchire, elles se régénèrent. Chaque fois qu'il en déchirait une, une seconde naissait. Il s'était demandé pourquoi il y avait tant d'étoiles de mer et pourquoi il restait si peu d'huîtres, jusqu'à ce qu'un pêcheur plus âgé le lui explique. Dorénavant, l'homme n'a plus touché aux étoiles de mer. Il aurait pu les ramener à terre, pourtant, et les jeter derrière un gros rocher gris ou dans la grande poubelle argentée sur le quai où les enfants, en rentrant de l'école, les flanquaient comme des pierres.
Il y a des moments, ces temps-ci, d'étranges moments passés parmi mes pensées vagabondes, où je me demande pourquoi mes pêcheurs ne viennent pas à moi dans l'entrepôt, stupéfaits, la cigarette pendue aux lèvres, deux étoiles de mer parfaitement formées à la main, en disant : "Regarde ça, O'Meara, pour l'amour du ciel, est-ce que tu te rends compte ?"